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Inventaire général du patrimoine culturel
enquête thématique régionale (fortifications littorales)
Auteur de la notice : Lécuillier Guillaume
Année de rédaction : 2005
Bretagne
Ille-et-Vilaine
Saint-Malo
Ville-port
Vignette
Vue générale de la ville de Saint-Malo depuis le fort de la Cité d'Aleth

Désignation

Dénomination : ensemble fortifié
Appellation et titre : La cité corsaire

Précisions sur la localisation

Numéro INSEE de la commune : 35288
Aire d'étude : Bretagne Nord
Milieu d'implantation : en ville
Latitude : 48.5984580
Longitude : -2.0280112

Elément de description

Etat de conservation : restauré ; remanié

Eléments d'historique

Datation(s) principale(s) : 15e siècle ; 17e siècle ; 18e siècle
Datation(s) secondaire(s) : 3e quart 20e siècle

Statut juridique

Statut de la propriété : propriété publique ; propriété privée

Intérêt et protection

Intérêt de l'oeuvre : vestiges de guerre ; à signaler
Nature de la protection MH : édifice non protégé MH

Synthèse

SAINT-MALO, "LA CITE CORSAIRE".

in La route des fortifications en Bretagne et Normandie de Guillaume Lécuillier, coll. les étoiles de Vauban, Paris, éditions du Huitième jour, nov. 2006, 168 p.

"J'ai été voir Saint-Malo que je n'avais jamais vu. L´enceinte est assez bonne, mais sa petite avancée demanderait un ouvrage bien revêtu [...]. L´ennemi pourrait brûler la ville en moins de six heures. Les maisons sont extraordinairement serrées les unes sur les autres et les rues fort étroites [...]", Vauban à Seignelay, correspondances, 19 juin 1686.

La cité fondée par le moine éponyme au 6e siècle est édifiée sur l´île d´Aaron. Refuge durant les invasions normandes au 10e siècle, Saint-Malo-de-l'Isle devient une ville épiscopale au 12e siècle, et une première enceinte urbaine est construite à la demande de l'évêque Jean de Chatillon. Durant la Guerre de Succession de Bretagne (1341-1365), elle épouse le parti français. Au 15e siècle, les Ducs de Bretagne surveillent la ville depuis le château : le Grand Donjon appuyé contre l´enceinte remanié un siècle plus tôt et la tour Solidor à Saint-Servan. République indépendante durant la Ligue (1588-1598), la cité en conservera sa devise : "Ni français, ni breton, malouins suis".

A la fin du 17e siècle, alors que la Bretagne connaît la fin de son âge d´or, Saint-Malo est à la fois la "cité corsaire" (tout comme Dunkerque) et la "marchande". Le commerce de la mer a fait la richesse de la ville. Saint-Malo est le seul port pour les navires de fort tonnage entre Brest et Le Havre (Cherbourg n´existe pas encore). C´est le premier port breton devant Nantes et Morlaix. Le port mais surtout les armateurs de Saint-Malo sont en effet au coeur du trafic maritime international : pêche de la morue à Terre-Neuve où se mêlent des activités corsaires - il n´est pas rare que les navires de pêche ramènent des prises de taille ! ; vente de la morue dans les pays ibériques et en Méditerranée ; commerce avec le Nouveau Monde via Cadix en Espagne (pacotilles contre métaux précieux et produits exotiques) ; cabotage : achats de marchandises (vin blanc de Nantes ou rouge de Bordeaux, huile d´olive, fruits frais ou secs, savon, laines, fers, alun, teintures)... qui seront revendues à bon prix dans les ports d´Europe du Nord... Enfin, commerce particulièrement lucratif des bonnes toiles bretonnes et normandes de lin ou de chanvre.

Durant la ligue d´Augsbourg (1689-1697), la cité corsaire si chère au royaume parce que si riche, devenue frontière face à l´Angleterre, est menacée par les descentes anglo-hollandaises. En effet, les opérations navales vont se révéler déterminantes face à des puissances maritimes , les Provinces Unies de Guillaume d´Orange et l´Angleterre désormais alliées contre Louis XIV. Fin mars-début d´avril 1689, Vauban établit (en une semaine !) un plan général de défense de Saint-Malo qui s´étend du Cap Fréhel à l´ouest, à Cancale à l'est. Dépassant le cadre purement défensif, Vauban projette d´agrandir et de moderniser le port en le transformant en bassin à flot accessible par une écluse. Il imagine de relier par une digue la cité corsaire à Saint-Servan qui deviendrait par la même occasion une "ville nouvelle" et constituerait la défense terrestre de Saint-Malo (une idée qu´il avait appliquée à Brest en absorbant le bourg de Recouvrance). Saint-Malo intra muros et Saint-Servan comptaient alors plus de 20 000 habitants.

Ici encore, l´adaptation au site se révèle déterminante dans le projet de Vauban. Il s´agit de renforcer les anciennes infrastructures défensives telles le château et les fortifications d´agglomération mais aussi la tour Solidor à Saint-Servan, et de créer ex nihilo une première ligne de défense en mer... L´idée n´est pas nouvelle puisque dès la deuxième moitié du 16e siècle, une redoute existait sur le Grand Bé et son concepteur l´architecte de la Renaissance Philibert de L´Orme en plus de la modernisation du château (ouvrage de la Galère) avait prévu la construction de deux autres forts sur l´Islet (actuellement fort National) et sur le Petit Bé.

Au prix de travaux aussi coûteux que titanesques, de simples rochers et îlots allaient ainsi devenir les bastions avancés de Saint-Malo. Les forts de La Conchée, Harbour, Petit Bé, Grand Bé, Royal (aujourd´hui fort National) défendront de leurs canons la ville de Saint-Malo. On les compare souvent à des vaisseaux de pierre immobiles, véritables défis lancés à la nature car même au temps de la marine à voile et de l´artillerie embarquée, la mer fut toujours leur pire ennemi. Certains, le Petit Bé, le Grand Bé (ruiné) et le fort National, sont accessibles quelques heures par jour lorsque la mer se retire...

Vauban revint à Saint-Malo une dernière fois par mer depuis le port de Granville (après une étape au Mont-Saint-Michel...) au début de novembre 1699. Concernant La Conchée, son "chef-d´oeuvre", il écrivait à Le Pelletier : "Il est présentement hors des insultes de la mer. Ce qui a été fait est bien et solidement bâti, et les ouvrages de cette année l´emportent encore en propreté sur ceux des autres. Si Dieu veut qu´elle soit ainsi que je l´espère, ce sera la plus belle forteresse marine qui soit en Europe et la plus digne de la curiosité des hommes, bien que située dans un désert affreux, quoique environnée d´eau et de toutes parts. Les poissons eux-mêmes n´osent pas s´en approcher de peur d´être broyés contre les rochers".

Défendant bec et ongle son "grand projet", il écrivait : "Il y a des raisons invincibles qui obligeront le roi à songer à Saint-Malo plus sérieusement qu´il a jamais fait. Cette place lui est très utile, en paix parce qu´elle fait le plus grand commerce du royaume, et en guerre par la course qu´elle exerce vigoureusement sur les ennemis. Elle est, de plus, maritime et par conséquent frontière, très jalousée à cause de son commerce et des autres conséquences qu´elle en tire". Le 5 avril 1700, Vauban rendait son plan définitif pour Saint-Malo et Saint-Servan mais les plans du grand ingénieur restèrent dans les cartons... Son grand projet de bassin à flot et de fortifications de Saint-Servan ne fut pas réalisé notamment en raison du refus des malouins "accrochés à leur rocher", et de l´impossibilité technique (digues et écluses de grandes dimensions) et financière, d´entreprendre de si gros travaux.

La défense de Saint-Malo au 18e siècle.

A Saint-Servan, l´ouvrage de la Cité dominant la Rance est enfin doté de fortifications et de casernes sur un projet de l´ingénieur Frézier. Le Débarquement des Anglais à Cancale forts de 115 navires le 5 juin 1758 durant la guerre de Sept Ans (1756-1763) montra la nécessité de fortifier Saint-Malo à l´est et du côté de la terre... Le duc Charles de Marlborough et son armée composée de 14 à 15 000 hommes établit un camp retranché à la Ville-Garnier. Ses troupes se livrèrent au pillage de Cancale et de sa région allant jusqu´à incendier quelques dizaines de chaloupes et navires à l´échouage au port de Saint-Malo, le 6 juin. Les hommes rembarquèrent les 12 et 13 juin 1758. Le 3 septembre, un nouveau débarquement de près de 8 000 hommes a lieu ce coup-ci à Saint-Lunaire... il aboutit lors de la bataille de Saint-Cast le 11 septembre 1758 à une défaite anglaise.

En pleine Guerre d´Indépendance Américaine (1775-1783) revient la nécessité de protéger le port et la ville de Saint-Malo. Projeté dès le 11 juillet 1704 par Garangeau (qui prévoit un fort bastionné doté d´une grande batterie rasante dominé par une tour d´artillerie casematée), le fort des Rimains sur l´île du même nom ne sera construit que 80 ans plus tard protégeant ainsi le mouillage de la rade de Cancale.

A Saint-Père-Marc-en-Poulet, le Fort de Saint-Père (vaste quadrilatère bastionné) connu aussi sous le nom de Fort de Châteauneuf est construit de 1777 à 1785 sur des plans de l´ingénieur de Caux. Il est établi au croisement des routes de Saint-Malo-Rennes, Dinan-Pontorson. Sa fonction était de protéger Saint-Malo d´une attaque terrestre et de contrôler la remontée de la Rance par de l'artillerie, les approches du fort sur l´est étant protégées par des marais... En partie ruiné durant la seconde guerre mondiale, racheté par la commune, le fort accueille chaque année en août le festival de la "Route du Rock".

Août 1944 : la bataille de Saint-Malo et la destruction de la cité-corsaire.

La bataille de Saint-Malo a lieu du 2 au 17 août 1944. Le 7 août, après un bombardement aérien intense sur le fort du Grand Bé (batterie de 4 canons de 105 mm) et sur l´île de Cézembre (batterie de 6 canons de 194 mm), les chars américains tentent une percée par la grande plage du Sillon. Le lendemain d´autres troupes se positionnent à Saint-Servan. L´étau se resserre sur la ville mais la résistance est forte. Les américains pénètrent dans la ville close le 14 août alors que la ville brûle depuis 4 jours. C´est au fort de la Cité, juste en face de la ville, et après des tirs d´une violence inouïe que le commandant de la Festung Andreas Von Aulock se rend aux américains le jeudi 17. Les cloches blindées allemandes déformées et criblées de projectiles témoignent de la violence des combats.

Au large, sur l´île de Cézembre (18 hectares : le Stp. Ra n° 277), la position allemande résiste toujours. L´occupant allemand y a construit près de 80 blockhaus (batteries d´artillerie : casemates et encuvements, postes de direction de tir, batteries antiaériennes, abris etc.). Les allemands ne se rendront que le 2 septembre après des jours de pilonnage intensif (notamment par les cuirassés HMS Warspite et Malaya).

Cézembre, "zone rouge" est théoriquement interdite aux visiteurs. C´est la zone du territoire français qui a été le plus bombardée. Les américains y testeront notamment leurs nouvelles bombes incendiaires au napalm.

En 1944, la ville-close de Saint-Malo est presque entièrement détruite mais la constellation des forts de Saint-Malo : Petit Bé, Grand Bé (Stp. Ra n° 276 : aujourd´hui quasiment rasé), La Conchée (plus au large ; en cours de restauration) semble toujours prolonger les bastions de la ville. Le port est pour longtemps inutilisable. La ville sera reconstruite à "l´identique" dans les années 1948-1960. Le choix de "la table rase" (comme à Brest ou à Saint-Nazaire) a été évité ; la reconstruction de Saint-Malo - ville touristique, s´est voulue "modèle", en reprenant notamment le tracé des rues d´avant-guerre tandis que le "remontage" des habitations (en majorité des immeubles) fait appel à des matériaux récupérés sur place et à une mise en oeuvre plus moderne. On doit la reconstruction aux architectes Arretche (architecte en chef de la reconstruction), Cornon (architecte en chef des Monuments Historiques), Murat (architecte adjoint) sur un plan d´urbanisme de Brillaud de Laujardière. L´esprit de la ville ne semble pas avoir été altéré par cette restauration "à l´identique" qui donne pourtant un aspect rigide à l´ensemble.

Documentation

Bibliographie
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Illustrations

Voir

Voir aussi

juxtaposé : Bretagne, Finistère, Brest, Ville-port (document hors requête)
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