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Présentation de la commune de Saint-Michel-en-Grève

Dossier IA22003028 réalisé en 2004

Fiche

Œuvres contenues

1- Esquisse géographique :

Saint-Michel-en-Grève en 1804, pop. 350 habitants (source : AD 22).

Saint-Michel-en-Grève en 1854, pop. 702 habitants (source : Jollivet).

Saint-Michel-en-Grève en 1894, pop. 530 habitants (source : AD 22).

Saint-Michel-en-Grève en 1946, pop. 451 habitants (source : Insee).

Saint-Michel-en-Grève en 1982, pop. 398 habitants (source : Insee).

Saint-Michel-en-Grève en 1990, pop. 376 habitants (source : Insee).

Saint-Michel-en-Grève en 1999, pop. 399 habitants (source : Insee).

Commune littorale du département des Côtes-d´Armor, Saint-Michel-en-Grève, Lomikel-an-trêz en breton, est située dans le Trégor occidental à environ 15 kilomètres au sud-ouest de Lannion, au fond d´une vaste étendue sablonneuse dénommée la « Lieue-de-Grève », « al Leo Drêz » en breton, formé avec le breton trez, signifiant « grève, sable ».

D´une superficie totale de 469 hectares, le territoire communal est limité par les communes de Trédrez-Locquémeau au nord, de Ploumilliau à l´est, de Plouzélambre au sud et de Tréduder à l´ouest [fig. 1 à 3]. Le sous-sol est constitué de schiste, gneiss, grès et granite.

2- Histoire :

La mise au jour, en 1867 et 1869, d´importants vestiges de deux bains gallo-romains dans le mur du cimetière atteste l´ancienneté de l´implantation humaine sur cette partie du littoral. Le site du bourg était en outre établi sur le trajet d´une ancienne voie reliant Morlaix au Yaudet par la grève.

La paroisse de Saint-Michel-en-Grève est un démembrement de la paroisse bretonne primitive de Plouzélambre. Elle est citée comme paroisse du diocèse de Tréguier dès 1330 et mentionnée sous sa forme bretonne dès 1461 (« Lochmichael en Trez »).

Formé à partir du vieux breton « Lok », signifiant « lieu consacré », auquel est associé le nom de l´Archange saint Michel, le nom du bourg atteste une création qui ne peut-être antérieure au 11ème siècle. Siège d´un prieuré-cure jusqu´à la Révolution, le bourg semble lié à la fondation de cet établissement dont les origines sont probablement directement liées à la présence des moines de l´abbaye du Mont-Saint-Michel sur la Lieue-de-Grève. Suite à la donation que leur fit en 1086 l´évêque de Tréguier du « Mont Hyrglas », « le Grand Rocher », de ses dépendances et de la dîme de Plestin, ces moines fondèrent un prieuré dont on ignore encore l´emplacement exact.

La paroisse a élu sa première municipalité le 1er mars 1790, date à laquelle la commune devint le chef-lieu d´un canton jusqu´en l´an X (1801-1802). Par ordonnance du 23 juillet 1828, la commune de Trédrez lui céda toute la partie du bourg de Saint-Michel située sur la rive droite du ruisseau de Kerdu, ainsi que les villages de Kernevez, Toul-ar-Voinic, Beg-ar-C´hra et Tachen-Besquello.

3- Le patrimoine architectural :

La présente enquête a permis de repérer un total de 77 oeuvres, dont 53 relèvent de l'architecture domestique et agricole, 6 de l'architecture religieuse, commémorative et funéraire, 7 de l´architecture du génie civil, 5 de l´architecture commerciale, 3 de l'architecture artisanale et industrielle (moulins), 1 de l´architecture de justice, 1 de l'architecture de sport et de loisirs et 1 des équipements publics.

Le corpus présente un éventail chronologique relativement large dans la mesure où la datation des oeuvres est comprise entre la période gallo-romaine (la datation la plus haute concerne une borne milliaire) et la 1ère moitié du 20ème siècle.

Au sein du corpus, 1 oeuvre, l´église paroissiale, a reçu la mention « à signaler » du fait de son statut juridique (protection au titre de la législation sur les Monuments historiques) [fig. 4]. L´ancienne borne milliaire, repérée au lieu-dit Goas-Wen, a également reçu cette mention en raison de son ancienneté et de son état de conservation [fig. 5]. 9 autres oeuvres ont reçu la mention « à étudier » essentiellement en fonction de critères d´ancienneté et de conservation, d´unicité ou, à l´inverse, de représentativité.

Parmi ces oeuvres, on notera, au sein de l´architecture domestique et agricole, la présence des manoirs de Kerarmet-Tanguy (fin 15ème - début 16ème siècle) et de Porzjélégou (18ème siècle) [fig. 6], et, au bourg, de la maison dite Touribell (1620) [fig. 7], d´un puits de type trégorrois datant probablement du 17ème siècle (rue de la Côte des bruyères) [fig. 8], d´une maison de type ternaire de la 1ère moitié du 19ème siècle (4, rue de l´école) [fig. 9] et d´une maison de villégiature de la fin du 19ème siècle ou du début du 20ème siècle (21, rue de la Côte des bruyères) [fig. 10]. Au sein de l´architecture religieuse, commémorative et funéraire, on portera une attention particulière à la croix de Kergomar (17ème siècle) [fig. 11] et à la chapelle Sainte-Geneviève (18ème siècle) [fig. 12]. On signalera enfin la présence de l´ancien auditoire de la juridiction de Saint-Michel au bourg (16ème siècle) [fig. 13].

Les espaces littoraux remarquables de Saint-Michel-en-Grève  :

La surface totale des sites remarquables sur la commune est de 287 ha 25.

Site n° 55.1 : la vallée de Kerdu occupe 25 ha 63 de surface. L'intérêt paysager est caractérisé par une zone boisée proche du rivage, et d'une ancienne voie ferrée, ouverte au public.

Site n° 55.2 : les coteaux au nord du bourg occupent 15 ha 72. Leur intérêt paysager est caractérisé par une zone boisée littorale, avec des activités agricoles.

Site n° 55.3 : les coteaux maritimes au nord Saint-Michel, Lannyen et partie du vallon de Toul ar Vilin, occupent 25 ha 42. Leur intérêt paysager est caractérisé par des landes côtières et une zone boisée proche du rivage (enrésinement). Cependant, les décharges envahissent le site. Une zone de préemption pour partie est départementale. Le maintien de la lande rase est souhaitable, avec l'évitement des dépôts sauvages.

Site n° 55.4 : la vallée du Roscoat couvre 65 ha 57. L'intérêt paysager et écologique (botanique et faunistique) est caractérisé par une zone boisée proche du rivage, cependant mal exploitée et subissant la déprise agricole. Une zone de préemption est pour partie d'origine départementale. Une ouverture modérée au public est souhaitable avec un maintien de l'espace boisé et une gestion écologique du site.

Site n° 55.5 : la Lieue de Grève occupe 154 ha 90, tout en Domaine Public Maritime. L'intérêt paysager et écologique est caractérisé par un estran sablo-vaseux et par la participation de cet ensemble à l'équilibre général de la baie de Lannion. La partie naturelle du site est classée. De nombreux usages touristiques, balnéaires et de pêche à pied animent la Lieue de Grève. La conservation des équilibres biologiques passe par la maîtrise de la qualité des eaux des bassins versants.

Aires d'études Communes littorales des Côtes-d'Armor
Adresse Commune : Saint-Michel-en-Grève

Annexes

  • Plestin-Les-Grèves, Tréduder et Saint-Michel-en-Grève

    "Ces trois communes bordent le littoral de la manche sur une longueur d'environ 7 kilomètres.

    De Toul an Héry (Plestin) à Locquémeau (Trédrez), soit une longueur d'environ 10 km, il n'y a aucun moyen d'atterrissage pour les bateaux.

    Saint-Efflam, en Plestin-Les-Grèves, est une petite station balnéaire. Pendant la saison d'été, de nombreux étrangers, baigneurs, touristes, y séjournent.

    Leur alimentation en poissons frais est très défectueuse et pourtant les pêcheurs sont nombreux qui viennent de Locquirec, de Locquémeau et du Yaudet, pêcher dans la baie de Lannion. Les moyens d'atterrissage leur font défaut pour venir livrer leurs poissons à Saint-Efflam.

    Les habitants de Saint-Efflam ont demandé il y a quelques années qu'on leur construise une cale débarcadère à mi-marée. A leur demande ils joignirent une liste de souscription qui représentait environ 300 signatures. Ils pensaient qu'ainsi ils encourageaient l'Administration à s'occuper de la question et à la résoudre. La dépense évaluée n'aurait pas été supérieure à 12 000 francs.

    Monsieur Harel de la Noë fit réaliser une étude et un devis. L'exécution de ce projet aurait réclamé une somme de 90 000 francs. Il ne pouvait plus être question de la demande des habitants de Saint-Efflam". Extrait d'un texte daté de 1920, non signé.

    Quelques années avant la guerre 1914-1918, vers 1912, la même pétition avait été faite par M. Le Scornet, ancien magistrat demeurant à Lancarré, en Plestin, et par les maîtres d'hôtels de Saint-Efflam. Les pétitionnaires avaient fait circuler une liste de souscriptions dont le montant atteignait 500 francs environ et non les 300 comme le dit la pétition. Les seuls emplacements qui auraient convenu selon M. Dormoy pour une cale débarcadère étaient situés dans le voisinage de Saint-Efflam, à la pointe de l'Armorique, et les plus rapprochés en sont à environ 1600 mètres à vol d'oiseau, soit à la même distance que le petit port de Toul-an-Héry. Tous ces emplacements s'avéraient néanmoins difficilement accessibles.

    La construction de cette cale aurait été d'un coût exorbitant et n'était pas en rapport avec le peu de services qu'elle eut été appelée à rendre. Il n'existait en effet en 1920 aucun bateau de pêche à Plestin, Tréduder et Saint-Michel, et les pêcheurs de Locquirec se servaient rarement du port de Toul-an-Héry pour le débarquement de leur poisson. Le poisson est généralement vendu à Locquirec à des revendeuses qui viennent le livrer à Plestin au moyen de brouettes, de charrettes à bras ou de paniers. Il en est de même des pêcheurs de Locquémeau. Quant aux pêcheurs du Yaudet, leur clientèle est à Lannion.

  • Pilote de Thomassin, 1875 : grève de Saint-Michel-en Grève

    Cette grève qui n´est séparée de celle de Toull an Héry que par la pointe de Plestin qui a 1 mille seulement de largeur, n´est d´aucune utilité aux marins. On l´a voit de fort loin du nord et du nord-ouest. et l´on doit l´éviter avec soin dans le gros temps, parce qu´un navire qui ferait côte à cet endroit serait perdu sans ressource et sans espoir de sauver un seul homme. La mer brise à une très grande distance de terre, et le sable est tellement fin et mouvant qu´on se noie immédiatement. Un bâtiment, qui serait forcé de faire côte dans ces parages devrait choisir de préférence l´abri de la Pointe de Locquirec ou la Pointe de Beg-an-Fourn.

    La longueur de la grève est de 2 milles (3 km) et elle assèche sur une largeur de 2 kilomètres.

    L´église de Saint-Michel se trouve dans la partie est au bord de la plage. Elle ne se voit que de l´ouest et est cachée du nord et du N.O. par la Pointe de Beg-an-Fourn qui forme la gauche de l´entrée de la grève et dont elle est à 3/4 de mille dans le sud-est.

    Cette grève est formée par les sables qui viennent du Douron et qui sont rejetés à l´ouest par la mer du nord-ouest et par celle du nord. Le niveau monte tous les ans. Elle assèche dans les mortes-eaux jusqu´à 1/2 mille de terre et dans les grandes marées jusqu´à la ligne qui joint les deux pointes. Il y a 2 et 3 mètres d´eau entre les basses qui affleurent et la plage.

    La grève de Saint-Michel est appelée Lieue de Grève

    Le bourg de Saint-Michel-en Grève fournit beaucoup de marins pour le long cours, mais très peu de pêcheurs parce qu´il n´y a pas d´abri pour les bateaux. On prend sur cette grève beaucoup de mulets, de saumons et de soles. L´accostage y est très dangereux parce qu´il y a toujours de la houle du nord-ouest. Toute cette côte est inabordable dés qu´il y a le moindre vent, de Locquémeau à la pointe de Plestin.

    On appelle baie de Plestin la baie comprise entre la pointe de Locquirec et la pointe de Séhar. Les courants n´y sont pas violents et font le tour de la côte. Les pêcheurs de toute la côte y viennent faire la pêche au chalut ainsi que sur la grève de Saint-Michel. On appelle Grand Sable tout le fond situé entre Plestin et les roches du large de Lannion.

    Reconnaissance de la côte :

    Dans l´anse de Saint-Michel se trouve une grosse pointe de roche élevée et surmontée d´une croix blanche : on l´appelle Roc´h Hellès ou le Gros Rocher ;

    la Roche Rouge, rocher étendu qui ne couvre pas, située dans la partie ouest de la grève de Saint-Michel ou Lieue de grève ;

    l´église et le bourg de Saint-Michel, au bord de la mer, tout à fait dans l´est de l´anse ;

    la Pointe Beg-an-fourn ou Pointe du Four, élevée et accore ;

    l´église et le clocher de Trédrez paraissent un peu à gauche.

    Le moulin de Kérouic, marqué sur la carte au nord de Trédrez n´existe plus ; de sorte qu´il n´y a aucun point remarquable sur la côte élevée et accore comprise entre Beg-an-Fourn et la Pointe de Séhar, pointe basse de rochers noirs qui forme la droite de l´entrée de Lannion.

    Au sud, on aperçoit le clocher de Guimaec´h qui est à 1 mille 1/4 de la côte dans le sud de Beg-an-Fry, et plus loin, sur la terre la plus élevée, sont les deux clochers de Lanmeur ; l´un à flèche, l´autre carré qu´on appelle Kernitron.

    (rapporté dans le texte).

  • Géomorphologie et histoire de la Lieue de Grève (synthèse d´après des textes de Jean-Pierre Pinot et de Roger Frey)

    On appelle ainsi la vaste étendue sableuse (4 km de long, un estran large de plus d´un kilomètre), largement ouverte vers le nord, qui s´étend de Saint-Michel-en-Grève à Saint-Efflam, ce dernier lieu étant un village de la commune de Plestin-les-Grèves. Une faible partie du littoral dépend de la commune de Tréduder. La pente de l´estran y est très faible, en moyenne inférieure à 1%, à peine plus forte en haut d´estran qu´en bas.

    La Lieue de Grève, dont le sable est assez riche en débris coquilliers, a été depuis longtemps, et jusqu´en 1996, exploitée par les agriculteurs de la région comme source de sables (tangue) destinés à amender les terres. Au début de ce siècle, ses rives ont été précocement utilisées par le tourisme balnéaire. Mais celui-ci s´est, depuis, moins bien développé ici qu´ailleurs, et il ne permet pas aujourd´hui de fonder l´économie locale sur les activités de loisir.

    Divers documents permettent de reconstituer l´histoire géomorphologique de la Lieue de Grève, avec précision depuis deux siècles, avec une bonne approximation depuis deux millénaires. Au début de l´époque gallo-romaine, la voie romaine qui partait du Yaudet vers l´ouest traversait, apparemment la plage au voisinage du tracé actuel de la laisse de basse mer de vive-eau moyenne, très probablement à la faveur d´un cordon littoral dont il ne reste rien, mais qui protégeait un marais dont il reste des tourbes et des troncs d´arbres (rarement visibles, mais qui sont parfois dégagés par les migrations du sable). Cette « forêt submergée » a été signalée pour la première fois en 1811. Probablement vers la fin du 3ème siècle, la construction d´une autre route, contournant la grève par l´intérieur des terres, suggère que la montée du niveau de la mer avait rompu le cordon littoral.

    Au 5ème siècle, la barque de saint Efflam est dite s´être échouée sur un rocher depuis couronné d´une croix, mais ce qui reste de cette croix est aujourd´hui entouré de sable, ce qui indiquerait un fort apport de sable depuis cette époque. Le moignon de la croix était même, à la fin du mois de février 1993, couvert d´une trentaine de centimètres de sable, à la suite d´une importante migration de sable vers le niveau de mi-marée ; on a pu retrouver le rocher, à plus d´un mètre sous la surface du sable, lors du sondage entrepris à l´occasion de l´extraction du moignon de croix en vue de la fabrication d´une croix neuve ; la légende disait donc vrai.

    Depuis le 17ème siècle, on a des indications cartographiques sur l´évolution du paysage. La carte de Tassin (1634), fort inexacte du point de vue géométrique, mais fiable quant à la présence ou l´absence des objets géographiques, indique deux îles en bord de côte, près du Grand Rocher. On peut aisément deviner la place exacte et la forme de ces îles, parce que, détruites plus tard, elles se sont reconstituées ensuite, par l´action des mêmes agents qui les avaient créées une première fois.

    Dans l´intervalle, les divagations du Yar (la petite rivière qui se jette à l´est du Grand Rocher) et sans doute aussi des variations dans l´incidence des houles dominantes avaient provoqué la disparition de ces îles. Leur reconstitution s´est faite par l´intermédiaire d´une flèche littorale ancrée à l´ouest, qui rejetait devant le bourg de Saint-Michel-en-Grève l´embouchure du Yar.

    La grande route royale passait sur la plage, allant en ligne droite de Saint-Michel-en-Grève à Saint-Efflam. Si dans le sens est-ouest, il n´y avait aucun danger, dans l´autre sens, on arrivait à Saint-Michel-en-Grève en ayant, au dernier moment, à traverser à gué l´estuaire du Yar, qui passait au ras du mur du cimetière. Si on avait un peu de retard, la marée s´y engouffrait déjà, avec un courant violent, parce qu´il était resserré par la pointe de la flèche littorale. Plusieurs noyades individuelles ou collectives eurent lieu pendant la première moitié du 19ème siècle, d´autant plus spectaculaires qu´elles se déroulaient à proximité immédiate de Saint-Michel, sous l´oeil des habitants qui n´avaient aucun moyen de porter secours aux victimes, puisqu´ils en étaient séparés par la rivière. Cette situation a brusquement cessé vers 1840, quand le Yar a rompu la flèche près de sa racine pour aller directement à la mer, état que figure la première édition de la carte d'état major. Mais la peur suscitée par la traversée de la Lieue de Grève a subsisté au moins jusqu´à la fin du 19ème siècle.

    Cette peur était traduite, notamment, par l´assertion très répandue (on la retrouve dans une bonne dizaine de guides touristiques de la fin du 19ème siècle et du début du 20ème siècle) selon laquelle la mer monte ici « à la vitesse d´un cheval au galop ». Bien entendu, c´est très exagéré : comme aux plus grandes vives eaux il n´y a que 1,5 km entre la laisse de basse-mer et le niveau de mi-marée, et que le marnage est alors de 10 m (dont 5 m en-dessous du niveau de mi-marée), la pente entre la laisse de basse-mer et le niveau de mi-marée est de 3,3%, ce qui est assurément très faible. Mais l´heure qui encadre la mi-marée n´assure que le quart de la montée totale, soit 2,5 m, et sur une pente de 3,3% cela fait une avancée de 750 m seulement, pendant cette heure-là.

    Pendant la seconde moitié du 19ème siècle, l´île qu´indique la première édition de la carte d'état-major a été entièrement détruite par la mer, et une bonne partie des dunes cadastrées en Plestin, et de celles que le cadastre de Tréduder indique (sans leur affecter de numéros de parcelles) comme n´étant jamais couvertes par la mer ont également été détruites. La mer a donc fait très rapidement reculer le rivage pendant cette période, mais il s´agissait d´une forme jeune, puisque construite au cours du 18ème siècle. Les flèches littorales sableuses sont d´ailleurs, de façon générale, très changeantes, avec des évolutions cycliques.

    Les conditions naturelles ont certainement été modifiées par la construction de la route littorale, par l´extraction du sable au titre des amendements marins, et par la création de murs ou d´enrochements qui forment réflecteurs pour les houles. Plusieurs fois, on a assisté à la création d´un embryon de flèche littorale, s´ancrant sur le Grand Rocher et commençant à repousser vers l´est le courant issu du Yar : la dernière fois, c´était en 1987, mais l´amas de sable créé très en avant du rivage n´a même pas été jusqu´à se couvrir de végétation, il a été détruit avant. Cependant, il est fort possible qu´un jour une série de coïncidences permettent la reconstitution de cette flèche, ce qui n´est pas souhaitable du reste, en raison des dangers qu´elle créerait pour les baigneurs et les promeneurs.

    La flèche littorale, une fois rompue, a progressivement reculé jusqu´à se fondre avec le littoral de terre ferme, et ensuite la mer a pu, là où les collines viennent jusqu´à elle, les attaquer en falaise. Mais, sur les communes de Saint-Michel-en-Grève et de Tréduder, la falaise a rapidement été isolée de la mer par la construction d´une route littorale. Constituée de loess au sommet, de dépôts colluvionnés ou soliflués sur les deux tiers, elle n´en continue pas moins à reculer, par le simple jeu de l´évolution continentale, s´éboulant, parfois s´effondrant, lors des fortes pluies. Simplement, le nettoyage de la base de la falaise, qui est l´agent essentiel du façonnement des falaises, est ici assuré par les services de l´Equipement au lieu de l´être par les houles.

    Sur la commune de Plestin les Grèves, la mer n´a jamais fait reculer le littoral jusqu´à la falaise morte quaternaire au cours des siècles, il est toujours resté un peu de dune de part et d´autre du Grand Rocher. La présence de la route, obstacle solide, est sans doute pour quelque chose dans ce moindre recul.

    Les falaises rocheuses, plus ou moins couronnées de dépôts quaternaires (jusqu´au point, parfois, que, dans certains points comme Toul ar Vilin, seule la base de la falaise est rocheuse, sur moins d´un mètre, avec une dizaine de mètres de quaternaire au-dessus), qui forment les deux flancs de la Lieue de Grève reculent en général avec modération, au point qu´aucun recul n´est mesurable par la comparaison des cartes anciennes avec l´état actuel. Les falaises de la Pointe de l´Armorique sont d´ailleurs protégées, aujourd´hui, par la jetée construite au port de Beg Douar, qui réduit la vigueur des houles qui les frappent (et en modifient l´incidence). Elles ont d´ailleurs été autrefois modifiées par l´extraction de roches en bord de mer, au lieu dit " Les Carrières ". Celles du flanc nord-est sont encore affectées par un certain recul.

    Le fond de la baie

    Si les flancs de la baie sont rocheux et abrupts, le littoral sud est composé de plusieurs segments qui se comportent très différemment :

    flèche de galets (dont la dérive littorale vers l´est est freinée par quelques épis ou escaliers) dont la tradition locale dit qu´ils proviennent des déchets d´une carrière située sur le flanc de la baie. Une carte postale éditée par Le Bozec, n° 4, antérieure à 1908, intitulée " En allant aux Carrières " montre d´ailleurs des cailloux très anguleux. Aujourd'hui, cet endroit précis a été remblayé pour former un terre-plein gazonné, mais un peu plu loin, il n´y a que de vrais galets.

    Le dernier secteur, du ruisseau du Roscoat, à l´entrée de Saint-Michel-en-Grève, est au contraire sableux, et devant la route construite au pied de l´ancienne falaise, le sable s´est accumulé : là où les cartes postales du début du siècle montrent un versant raide et parfois l´entaille en micro-falaise des banquettes pré-dunaires, la pente du sable maintenant vient mourir doucement contre le talus bordant la route, et d´année en année la végétation dunaire se développe et progresse aux dépens du haut de plage : grâce aux vents de terre, les tempêtes de février 1990 ont ici fait monter le sable et les vagues déferlant sur la banquette dunaire y ont apporté 5 à 6 cm de sable frais. Il en a été de même à plusieurs reprises depuis lors et la dune n´a pas cessé de s´élargir et de s´épaissir.

    Enfin, dans la partie aménagée de la plage, devant les maisons bordant la route à l´entrée du bourg de Saint-Michel, la même comparaison entre cartes postales anciennes et situation actuelle montre que des rochers épars qui saillaient autrefois d´environ deux mètres ne dépassent plus guère que d´une trentaine de centimètres.

    D´après un texte inédit de Louis Chauris.

    La Lieue de Grève

    Entre les pointes de Beg Douar et de Beg ar Forn, la partie méridionale de la baie de Lannion se termine par une longue plage sablonneuse dont la concavité régulière est quelque peu interrompue, vers sa partie médiane, par le promontoire du Grand Rocher. Connu sous le nom de "La Lieue de Grève", le large estran livrait encore, au début du 19ème siècle, passage, à marée-basse, entre Saint-Efflam et Saint-Michel, au grand chemin reliant Morlaix à Lannion. Aux approches de Saint-Michel, le parcours pouvait devenir périlleux, à marée montante, par suite du franchissement obligé d'un chenal assez profond.

    Ultérieurement, comme on peut le constater sur la carte d'état major au 1/80 000, remontant aux environs de 1850, la liaison Saint-Efflam-Saint-Michel allait s'effectuer par un chemin de "Grande Communication" suivant les dunes qui bordent le rivage.

    Comme l'indique l'ingénieur des Ponts et Chaussées Tarot, dans un rapport en date du 13 novembre 1880 (Archives départementales du Finistère, 2 S 397) :

    " jusqu'à une époque encore fort récente, la route était séparée de la mer par une vaste étendue de terrains sablonneux qui n'étaient recouverts que par les hautes mers d'équinoxe, et dont une partie était même entièrement soustraite à l'action des eaux : ces terrains étaient cadastrés".

    L'ingénieur ajoute qu' "à cette époque également, le ruisseau qui se jette au fond de la baie, au lieu de gagner directement la mer, s'était tracé un chenal le long de la route qu'il suivait jusqu'au village de Saint-Michel".

    Toujours selon l'ingénieur Tarot, les cultivateurs venaient, "de temps immémorial", extraire du sable sur la grève de Saint-Michel. Bien qu' "assez pauvre en principes fertilisants", ce sable s'avérait "indispensable comme amendement dans cette région granitique". Avec l'amélioration des chemins et le développement du réseau vicinal, les prélèvements allaient prendre "dans ces derniers temps, un accroissement fatal à la conservation du rivage maritime". Et l'ingénieur d'expliciter son opinion : "les terres sablonneuses, affouillées s'affaissèrent peu à peu et disparurent sous les eaux" ; plus grave, "en une nuit de tempête, le ruisseau qui se jetait à Saint-Michel, rompit la barrière des dunes et s'ouvrit un chemin direct vers la mer qui vint battre les talus même de la route".

    Ces intérêts opposés - ceux des agriculteurs et ceux des Ponts et Chaussées - entraînent ainsi un redoutable dilemme qui permet de mieux comprendre les modifications successives des arrêtés pris par l'administration. Le 31 juillet 1856, un arrêté du préfet maritime prohibe l'enlèvement des sables à moins de 100 m du rivage. Mais à peine plus de deux ans plus tard, cet arrêté est remplacé par celui du 21 septembre 1858 qui réduit cette limite à 30 m seulement, "sans doute dans le but de favoriser l'agriculture, c'est-à-dire de permettre aux cultivateurs de prendre plus près de la route et à toute heure de marée, les sables d'une grande utilité" (rapport du 10 juillet 1880, Affaires maritimes de Lannion).

    Ultérieurement, suite aux rapports qui lui étaient faits par les agents du service vicinal, l'autorité départementale demande "à faire revivre l'état des choses existant antérieurement à 1858". Le 31 octobre 1873, un nouvel arrêté reporte alors la limite pour l'enlèvement des sables à 100 m, "mais seulement pour la partie de la grève comprise entre Pont ar Yar (point situé à mi-distance de Saint-Efflam et de Saint-Michel) et le mur de soutènement à la sortie du bourg de Saint-Michel". Toujours sur la demande de l'autorité départementale, cette interdiction est ensuite étendue "à l'autre partie de la grève depuis Saint-Efflam jusqu'à Pont ar Yar", par un autre arrêté du préfet maritime en date du 15 août 1874.

    Il semblait en effet à l'administration que les apports de sable par la mer et par le vent n'étaient pas suffisants "pour garantir la route contre les envahissements de la mer lorsque la limite de prohibition à 100 m, voir se reconstituer les dunes qui étaient autrefois la protection naturelle du chemin". En 1880, on pouvait constater dans toute la grève, "un exhaussement du sable très sensible, mais cependant pas assez considérable encore pour qu'on puisse considérer la route comme étant à l'abri des atteintes de la mer, si la prohibition existant aujourd'hui n'était pas maintenue" (rapport du 10 juillet 1880, Affaires maritimes de Lannion). Le rapport que nous citons fait toutefois remarquer que l'exhaussement du sable n'est pas seulement dû à ce que les extractions ne s'effectuent plus qu'à 100 m du rivage, mais aussi et surtout "à ce que les cultivateurs qui se rendaient autrefois en si grand nombre à la grève Saint-Michel, n'y viennent plus que rarement, surtout ceux de l'intérieur qui ne calculent pas les heures de la haute mer et ne veulent pas s'exposer à une trop longue perte de temps".

    En fait, selon l'ingénieur Tarot, "si l'interdiction des extractions de sable à une distance de la route inférieure à 100 m, préserva la route d'une ruine immédiate", l'expérience devait établir qu'il était insuffisant, si bien que "d'importants travaux de défense durent être entrepris pour la protection de la route". Or, nonobstant ces interventions dispendieuses, voici qu'à la demande du préfet des Côtes-du-Nord, en date du 6 juillet 1880, le préfet maritime prenait, le 12 juillet, un nouvel arrêté qui réduisait, comme antérieurement, à 30 m la largeur de la zone de protection.

    Selon les termes mêmes de l'ingénieur Tarot, ce dernier arrêté paraît" désastreux à tous les points de vue". Dans son rapport du 13 novembre 1880, l'ingénieur, après avoir rappelé que "la mer est loin de compenser par ses apports le déficit qu'éprouve la grève", résume les dommages causés par les extractions. La suppression de la barrière dunaire a exposé directement la route à l'action des eaux qui "les jours de tempête enlevèrent les talus et la chaussée sur des longueurs parfois considérables" : c'est ainsi qu'en 1873, 250 m de perrés ont été détruits en une seule journée ! Par ailleurs - du fait de la construction de la route sur le sable - le niveau de la grève s'abaissant de façon continue par les extractions, "le sous-sol de la route s'affaisse peu à peu, filtre pour ainsi dire à travers les perrés et se répand sur la grève où il est enlevé par les agriculteurs". Selon l'ingénieur, "cet effet se produit d'une façon si rapide, qu'après chaque grande marée, on peut remarquer des affaissements dans la chaussée".

    Toujours selon l´ingénieur, de nombreux travaux ont été exécutés en vue d´enrayer les dégâts : murs à pierre sèches et perrés maçonnés, protégés par des enrochements. Mais force est de constater que les ouvrages "n´ont réussi que sur quelques points du rivage où le rocher s´avance dans la mer et où les murs ont pu s´appuyer sur de solides fondations, partout ailleurs les murs ou les perrés ont disparu lorsque le sol leur a manqué". En fait, et l´ingénieur le souligne avec force, "il n´existe qu´un seul remède pratique à cette situation : c´est l´interdiction absolue de l´enlèvement du sable pendant quelques années et, plus tard, le maintien d´une zone de protection de cent mètres au moins de largeur". L´ingénieur est bien conscient du fait que cette mesure soulèverait " de violentes réclamations, mais se doit d´ajouter : "Quelque pénible qu´elle paraisse au point de vue des intérêts agricoles, il viendra un temps où elle s´imposera d´elle-même ; malheureusement alors il sera trop tard, et les dommages causés au rivage.seront devenus irrémédiables".

    Dans une lettre en date du 16 juillet 1880, c´est-à-dire immédiatement consécutive à l´arrêté du préfet maritime du 12 juillet réduisant comme nous l´avons vu la zone de prohibition à 30 m, le préfet des Côtes-du-Nord faisait connaître à son collègue du Finistère que la route Morlaix-Lannion, au fond de la baie de Saint-Michel-en-Grève, "allait exiger des travaux considérables de réparation et de consolidation" par suite de la mise à exécution du tout récent arrêté. Il lui rappelait que cet arrêté avait été pris également sur les instances du Conseil général du Finistère et que, par suite, il y avait lieu de demander à cette assemblée de voter des fonds de concours qu´à diverses reprises elle s´était engagée à fournir.

    Suite aux renseignements qui lui ont été communiqués par le service vicinal des Côtes-du-Nord, l´ingénieur Tarot indique que "la dépense annuelle dans cette partie du Chemin de Grande Communication [...] pour l´entretien et la conservation des ouvrages qui la défendent est d´environ 2 000 francs". Mais c´est pour ajouter aussitôt qu´on prévoit "dès aujourd´hui une dépense supplémentaire de 20 000 franc pour le développement des travaux de protection". L´ingénieur fait par ailleurs remarquer que "ces calculs supposent qu´il ne surviendra aucune dégradation extraordinaire". Or, nulle route plus que celle-là n´est exposée aux avaries de toute nature. Les sommes indiquées plus haut ne seront à l´évidence "que des minima que l´on sera souvent exposé à dépasser". Comment calculer les parts respectives des dépenses entre les départements du Finistère et des Côtes-du-Nord dont les agriculteurs bénéficient des sables de la Lieue de Grève ? L´ingénieur propose de se baser, pour leur répartition, sur l´étendue des territoires qui peuvent utiliser ces amendements, à savoir selon un rapport de 1 à 5, pour le Finistère et les Côtes-du-Nord. "Ce serait donc le sixième de la dépense que le département du Finistère prendrait annuellement à sa charge". L´ingénieur suggère toutefois, par mesure de prudence et en vue de sauvegarder les intérêts du Finistère, "de ne voter qu´une subvention fixe qui pourrait être, par exemple, de 500 francs par an, chiffre un peu supérieur au sixième de la dépense annuelle d´entretien ». Et l´ingénieur de conclure : « Le département éviterait ainsi de s´engager dans des dépenses aléatoires dont le montant pourrait quelquefois dépasser toutes les prévisions".

    Il semblerait que cette suggestion ait été retenue. En effet, une lettre de l´ingénieur en chef du Finistère (Victor Fenoux) au préfet de ce département, en date du 25 septembre 1882, annonçait qu´un mandat de 500 francs, représentant la subvention votée par le Conseil général du Finistère dans sa séance du 18 avril 1882 pour les travaux de réparation de la chaussée de la grève de Saint-Michel, avait été délivré au nom du Trésorier payeur général des Côtes-du-Nord.

    Aujourd´hui, nous pouvons constater l´ampleur des travaux que sa protection a nécessité : construction locale d´un mur en béton, importants enrochements avec d´énormes blocs en granite rose de Ploumanac´h. En dépit de ces aménagements, lors de certaines tempêtes, la route n´est pas à l´abri des eaux marines.

    Synthèses d´après un texte inédite de Louis Chauris.

  • Les rivières de la Lieue de Grève

    Synthèse d'après les recherches de Roger Frey (bulletins municipaux de la commune de Saint Michel).

    Le ruisseau de Lancarré

    Ce ruisseau prend sa source au Nord de l'ancienne chapelle de Saint-Maudez, côtoie la ferme de Coat-en-Salle et les vieux manoirs de Kergadiou et du Plessis-Quinquis et gagne enfin la baie de Saint-Efflam, en laissant sur sa rive droite les hauteurs du Pen-an-Nec'h ou de Cozilis, et en traversant le vieux village du Launay et le parc du château Lacombe. A l'endroit où ce ruisseau arrive dans la plage, se trouve sur une petite éminence, ou tertre de dunes, la villa Phillips qui n'est autre que la transformation de l'ancienne chapelle de Notre-Dame de la Mer ou de Lancarré, qui fut pendant de nombreux siècles l'objet d'un pèlerinage très suivi.

    La rivière du Yar

    Cette rivière sort de l'étang de Plounérin, traverse la route nationale et contourne par l'est la croupe de la chapelle de la Trinité, actuellement déplacée et transportée à Saint-Efflam où elle forme la plus grande partie de la villa Fournis (actuellement villa Lady Mond). Elle entre dans le pays de Plestin au pied des bois de Saint-Maurice, près du Stang-Du (étang noir), descend en de nombreux méandres coquettement marqués par de hauts peupliers dans la vallée de Kersénant, au fond de laquelle s'élève la chapelle Saint-Nicolas, oeuvre datée de la fin du 15ème siècle, classé comme monument historique.

    Le Yar arrive alors, par la vallée encaissée où s'étagent les moulins de San-Logod (on dit improprement Saint-Logot). San est un vieux terme celte signifiant aqueduc, canal de pierres ou briques, pour conduire de l'eau d'un lieu à un autre. Il y a toute vraisemblance que ce point a possédé des travaux de canalisation d'origine probablement romaine.), de Leselec'h, de Kervidonez et de Creac'h-gouanf et qui est pittoresquement bordée de bois taillis et de champs d'ajoncs, au pont dit des Reliques (Pont Dour ar Relego) où il reçoit les eaux du ruisseau de même nom.

    Ce ruisseau des Reliques, au nom symptomatique, venu des bois du Fustec aux abords de la Salle et de Ty-Coz, coule dans une vallée aux sites ravissants, dominée par les gracieux villages de Kardinan et de Kerael, et parcourt, avant de se joindre au Yar, une région riche en tumulus et en souvenirs gaulois dont les uns ont été exploités et dont les autres attendent toujours qu'on les ouvre pour livrer les secrets cachés dans leurs flancs.

    A partir du pont des Reliques, la vallée du Yar s'élargit et devient marécageuse, couverte de hautes broussailles et très giboyeuse, jusqu'au Pont-Conan, sur la route de Saint-Sébastien à Tréduder ; ses eaux y sont aussi réputées comme très poissonneuses.

    Du Pont-Conan, qui rappelle par sa dénomination une des plus anciennes familles seigneuriales du 1lème siècle dans la contrée (Miles Conanus ou le chevalier Conan) ; la rivière coule jusqu'au Pont-ar-Yar dans une large vallée entourée de bois de hautes futaies et de taillis qui s'ouvre en amphithéâtre sur la baie de Saint-Michel depuis le Grand Rocher Hirglas jusqu'aux hauteurs de Belle-Roche et jusqu'à celles de la vieille route de Tréduder.

    Le Yar passe alors sous l´ancien pont métallique (aujourd'hui reconstruit) de la grande route Lannion-Morlaix qui a remplacé un ancien pont en bois détruit par les crues considérables et la forte marée qui provoquèrent les grandes inondations de 1883. Ses eaux s'élancent ensuite, à travers la grève, dans la direction de la Croix de Grève (croix de la Demi-Lieue ou Hanter-Lew) et vont se jeter dans la mer.

    Sur tout son parcours, cette rivière sert de limite entre les pays de Trémel, de Plufur, de Tréduder et de Plestin.

    Le ruisseau de Kervégant

    Ce ruisseau prend sa source sur les hauteurs de Saint-Carré, contourne vers l'est le pays de Lanvellec et vient drainer dans sa partie inférieure la zone boisée autrefois dénommée Coat-an-Drezen, à hauteur de Tréduder et jusqu'à la grève de Saint-Michel. Cette zone, couverte de taillis et de futaies constituait avec les bois de Kervégant, de Kerrouazle, du Noan, de Kerarmet et de Coat-ar-Bleiz, une région très difficile d'accès, dans laquelle se trouvait le repaire des bandits et des collecteurs de la Lieue de Grève, tout comme des contrebandiers qui opéraient sur le terrain peu sûr de la baie de Saint-Efflam.

    Le ruisseau de Kerdu

    Peu important, ce ruisseau descend du château de Lanascol pour aboutir à Saint-Michel-en-Grève ; il laisse entre lui et le ruisseau de Kervégant le petit pays de Plouzélambre. Ce ruisseau est parfois aussi dénommé la rivière de Pen-ar-Guer.

    Synthèse d´après le texte de J.M. Péres.

  • Renseignements sur les amendements calcaires marins [comices agricoles de Lannion (1853-54) : enquête sur les gisements calcaires marins de Saint-Michel, du Yeodet et de Trébeurden] (AD 22, 7 M Art. 128) .

    Caractéristiques des sables calcaires :

    Sable bleu : détritus de moules

    Sable de madrépores : sable blanc et gros (« woxpourc´h » en breton)

    Sable rougeâtre : sable présent sur le banc de Tarven à Saint-Riom

    Utilisation :

    L´épandage des amendements se fait directement sur le sol, quand on prépare la terre pour le sarrasin, puis ensuite pour d´autres céréales, sur les terres de landes, plus lourdes.

    Le sable fin blanc est employé selon la nature du sol, pour un effet immédiat, de préférence pour les semailles d´automne, de printemps, excepté pour le blé noir. Il faut étendre les amendements avant le premier labour, deux mois avant de semer.

    Toutes les communes du canton viennent à Lannion chercher du sable et du goémon. Plusieurs d'entre elles, entre autres Ploumilliau, Ploulec'h, Loguivy, Lannion, vont à Saint-Michel ; Servel, Brélevenez, Rospez vont à Louannec et Perros parce que sur ces grèves, elles trouvent du sable à très peu de frais.

    Les cultivateurs se servent indistinctement de tous ces sables pour amendement ; cependant, ils donnent la préférence aux sables des grèves de Saint-Michel, du Yeodet et de Trébeurden, parce qu'ils ne coûtent que les frais de transport.

    Habituellement, ils en font une compote avec les curures de chemin et de douves et avec les feuilles mortes. Ils s´en servent pour la culture des plantes racines et des céréales. Très peu de cultivateurs suivent un assolement et la courte durée des baux de ferme s´y oppose. Ils affectent généralement le goémon à la culture du lin.

    Les amendements marins sont encore utilisés pour transformer les terres de bruyère, de pacage à moutons, ou écobues, pour les blés et les fourrages.

    La théorie de l´action des sables (action mécanique pour les amendements naturels et action chimique pour les engrais), permet de donner aux labours une plus grande profondeur, d´éloigner de la racine les plantes du sous-sol. On emploie le maërl pour les racines fourragères, pour le colza, les choux, le froment. Sur un blé noir, du trèfle ou après du lin et avant de semer des navets, on récolte à la dérobée. Sur les terres fortes, on préfère le maërl, qui contient les plus gros coquillages ; pour les terres légères, celui qui se compose des plus fins.

    En 1866, une prime gouvernementale était donnée aux cultivateurs du Centre Bretagne, pour introduire du calcaire dans les terres acides : du phosphate de chaux fossilisé.

    Abaz ma vezo fin ar bed

    Falla douar ar gwella ed

    Traduction en français : « Avant que vienne la fin du monde

    La plus mauvaise terre produira d´excellent blé ».

    Furnez Breis (sagesse bretonne, ballade).

  • Légendaire de Saint-Michel-en-Grève

    Synthèse d'après les recherches de Roger Frey (bulletins municipaux de la commune de Saint Michel).

    Il y avait une fois, à Saint-Michel-en-Grève, un pauvre pêcheur, resté veuf avec trois filles et un fils et qui faisait vivre péniblement sa famille du produit de sa pêche. Il mourut, en laissant à son fils Fanch le soin de nourrir et d´entretenir ses trois soeurs. Fanch passait tout son temps en mer, avec son bateau, mais il n´était pas heureux et ne prenait presque rien. Aussi, ses soeurs, dont la gêne augmentait chaque jour, étaient-elles assez dures pour lui, excepté la plus jeune, Mona, qui l´encourageait et le consolait de son mieux.

    Un jour, il prit dans ses filets un beau poisson doré comme il n´en avait jamais vu.

    « Remets-moi à l´eau », dit le poisson.

    « Ah ! par exemple, non, pour une bonne foi que j´ai de la chance ! Et puis je serai battu par mes deux soeurs aînées, si je rentrais sans avoir rien pris ».

    « Remets-moi à l´eau, reprit le poisson, et tu prendras du poisson à discrétion, et en plus, quand tu arriveras à la maison, tu y trouveras trois lettres, écrites par trois princes qui demanderont tes trois soeurs en mariage ».

    Séduit par de si belles promesses, Fanch remit le poisson doré dans l´eau, puis, il jeta ses filets et les retira remplis de poissons, à se rompre. A chaque fois qu´il les jetait, c´était de même. Sa barque fut bientôt chargée, à couler bas, et il s´en revint à la maison, en chantant.

    « Ecoutez Fanch, comme il chante ! se dirent les trois soeurs, qui filaient dans leur pauvre chaumière, sur le rivage ; il faut qu´il lui soit arrivé quelque chose d´extraordinaire ; il a peut-être fait une bonne pêche. Allons voir ».

    Et elles coururent à sa rencontre, et jetèrent des cris de joie en voyant sa barque pleine de beaux poissons, jusqu´aux bords.

    « Quel miracle ! Comment as-tu donc fait pour prendre tant de poissons, aujourd´hui ? » lui demandaient-elles, à l´envie.

    « Je vous dirai cela plus tard », répondit-il ; « en attendant, allez chercher des paniers pour vider la barque, et demain, vous irez au marché de Lannion ».

    Ils furent occupés jusqu´à la nuit à transporter du poisson de la barque à leur habitation, et comme ils finissaient, arrivait à leur porte un messager inconnu, avec trois lettres, une à l´adresse de chacune des trois soeurs. Et dans ces lettres, on leur marquait qu´il venait d´arriver, sur un beau navire, à Trébeurden, trois jeunes étrangers, qui les attendaient pour les épouser. Dans leur impatience de voir ces beaux inconnus, elles partirent immédiatement avec le messager, bien qu´il fît déjà nuit noire, et Fanch resta seul avec son poisson.

    Quatre jours après, il recevait une lettre de ses soeurs, qui lui disaient de se trouver le lendemain au Kozh-Yeoded, à l´embouchure du Léguer. Elles étaient déjà mariées, et elles voulaient faire leurs adieux à leur frère, en partant avec leurs maris pour leur pays, au loin, bien loin, bien loin.

    Fanch alla au rendez-vous, et y trouva ses soeurs avec leurs maris, de fort beaux hommes et mis comme des princes. Il lui firent chacun un cadeau. Le mari de sa soeur aînée lui donna une barrique de menue monnaie, celui de la puînée, une barrique d´argent, et celui de la plus jeune, une boîte qui devait lui procurer instantanément tout ce qu´il souhaiterait, et il lui recommanda en même temps de bien veiller sur sa boîte, de peur qu´on la lui enlevât.

    Les trois inconnus montèrent alors sur leur navire, avec leurs femmes, hissèrent les voiles et partirent. Fanch, de son côté, s´en retourna chez lui, avec la boîte et son argent placé sur une charrette attelée de quatre chevaux vigoureux.

    Se trouvant riche désormais, il voulut voyager et se rendit à Paris. Il s´habilla en soldat et se promena par toute la ville.

    Un jour, en passant par le marché aux poteries, il remarqua une vieille femme assise près de ses pots, attendant la pratique, et qui portait le costume de son pays.

    Il s´arrêta à la regarder.

    « Pourquoi me regardes-tu de la sorte, mon garçon ? »

    « C´est qu´il y avait longtemps que je ne vous avais vue, ma mère, répondit-il ».

    « Jésus ! mon fils, mon fils chéri, que je croyais mort à la guerre ! » s´écria la vieille, en se jetant à son cou.

    Fanch, qui n´avait plus ni père ni mère, et que ses soeurs avaient abandonné, comme nous l´avons vu, s´ennuyait d´être seul, et il se garda de détromper la vieille et l´accompagna jusqu´à sa maison. Elle était pauvre et vivait seule.

    « Je vais te préparer le dîner, ma mère », dit Fanch, « j´ai appris la cuisine, au régiment, et vous verrez comme je m´en acquitte ! Laissez-moi, un seul instant, allez faire rentrer vos pots, puis revenez dans une demi-heure, et tout sera prêt ».

    Et aussitôt que la vieille fut sortie, Fanch tira sa petite boîte de sa poche et dit :

    « Par la vertu de ma petite boîte, je demande un bon dîner pour deux ».

    Et le dîner fut aussitôt servi sur la table, avec nappe, serviettes, couverts d´argent, bon vin et liqueurs.

    Quand la vieille revint, elle s´écria, émerveillée :

    « Jésus ! mon fils, comment as-tu pu, en si peu de temps ? »

    « C´est que j´ai appris bien des choses, depuis que je vous ai quittée, ma mère. Asseyez-vous là, vis-à-vis de moi, et mangeons ».

    Et ils mangèrent et burent, à discrétion, et se grisèrent même un peu.

    Fanch ne faisait que se promener par la ville, tous les jours, et se divertir, et sa boîte satisfaisait à toutes ses fantaisies, de sorte qu´on parlait déjà beaucoup de lui et qu´il excitait la curiosité.

    Un jour, il dit à la vieille :

    « Il faut, ma mère, que vous alliez à la cour et que vous demandiez au roi sa fille en mariage pour votre fils ».

    « Jésus ! mon fils, que dis-tu là ? Je n´oserai jamais faire cela ! »

    « Il le faut, ma mère, et ne craignez rien, car selon ce qu´ils vous feront, ils auront affaire à moi ».

    La vieille se rendit au palais, dans son costume de paysanne bretonne, et demanda à parler au roi. « Que lui voulez-vous ? » lui demanda le portier.

    « Demander sa fille en mariage pour mon fils ».

    Cette réponse fut accueillie par des rires et des plaisanteries, et la pauvre vieille s´en retourna chez elle, poursuivie par les huées de la valetaille.

    « Laissez faire, ma mère », dit Fanch, « et rira bien qui rira le dernier ».

    Et trois jours après, il lui dit encore :

    « Vous allez retourner à la cour, ma mère, et cette fois, vous irez jusqu´au roi, et vous lui demanderez sa fille en mariage pour votre fils ».

    Et comme la vieille faisait des difficultés, en songeant à la manière dont elle avait été accueillie la première fois :

    « Ne craignez rien », ajouta-t-il, « le roi vous fera bon accueil, et personne ne vous manquera de respect ».

    Elle mit ses beaux habits de fête et partit, et au moment où elle franchit le seuil de la porte, Fanch tira de sa poche sa petite boîte, l´ouvrit et dit :

    « Par la vertu de ma petite boîte, je demande que ma mère soit bien accueillie par le portier et le roi ! »

    Et en effet, le portier ne fit aucune difficulté, cette fois, de la conduire jusqu´au roi, qui lui fit bon accueil et lui dit : « Je désire voir votre fils, ma bonne femme, avant de répondre à votre demande ; dites-lui de venir me parler, demain ».

    Le lendemain, avant d´aller au palais, Fanch retira sa petite boîte de sa poche, l´ouvrit et dit :

    « Par la vertu de ma petite boîte, que je sois le plus beau garçon du royaume, que j´aie de beaux habits de prince, et que je plaise au roi et à la princesse sa fille ! »

    Et aussitôt, il devint d´une beauté parfaite ; les habits de prince avec les ornements et les décorations de pierres précieuses, plus un beau carrosse doré et attelé de quatre chevaux superbes, arrivèrent aussi, et quand il partit, dans cet équipage, tout le monde l´admirait sur son passage, et on se demandait : « Qui est donc ce prince étranger ? ».

    Le roi l´accueillit bien et lui demanda qui il était et de quel pays.

    « Je suis », répondit-il, « de la paroisse de Saint-Michel-en-Grève, en Basse-Bretagne ; mon père qui est mort aujourd´hui, était un pauvre pêcheur, et ma mère est cette vieille femme, portant le costume breton, que vous avez dû remarquer au marché de la poterie, car elle est marchande de pots de terre et d´écuelles ».

    « Ce n´est pas possible ! » dit le roi.

    « Je ne vous dis que la vérité, sire ».

    « Je le regrette alors, car, s´il en est ainsi, je ne puis vous donner ma fille en mariage ».

    « J´espère, sire, que vous reviendrez sur votre décision ».

    Et il prit congé du roi et il revint à la maison.

    En y arrivant, il congédia son cocher et le carrosse, qui s´en retournèrent là d´où ils étaient venus, puis, sortant de sa poche sa petite boîte, il l´ouvrit et dit : « Par la vertu de ma petite boîte, je désire avoir deux corbeilles de poires d´or, comme on n´en pourra trouver nulle part, à Paris ! ».

    Et les deux corbeilles de poires arrivèrent aussitôt. Il les fit porter à la cour, avec cette adresse : « A la princesse Blondine, de la part du fils de la vieille marchande de pots de terre ».

    Tout le monde s´extasia sur la beauté du présent, et la princesse la première.

    « Décidément, ma fille, lui dit le roi, cet homme sera votre mari ».

    La princesse fit la grimace et dit dédaigneusement :

    « Moi devenir la femme du fils d´une marchande de pots de terre ! Y pensez-vous, mon père ? »

    Le jour suivant, le roi fit dire à Fanch qu´il désirait lui parler le lendemain matin.

    La nuit venue, Fanch dit, en ouvrant sa petite boîte :

    « Je désire qu´un beau palais s ‘élève devant celui du roi, avec un pont d´or conduisant de ma chambre à la sienne ! »

    Ce qui fut fait, sur-le-champ.

    Le lendemain, le soleil levant donna sur le palais merveilleux tout brillant d´or et d´argent, et tous ceux qui le voyaient en étaient éblouis et criaient à la magie.

    « Quel homme ! » s´écriait le vieux roi ; « il faut que tu l´épouses, ma fille ; si nous le mécontentions, il est capable de détruire la ville, de fond en comble ».

    A dix heures, Fanch, tout resplendissant de velours, de soie et de pierres précieuses, se rendit de son palais à celui du roi, par le pont d´or qui allait de l´un à l´autre. Il était si beau et si brillant, qu´on eût pu croire que c´était le soleil lui-même. La princesse, séduite par tant d´éclat et de beauté, ne résista plus. Le mariage fut conclu et les noces furent célébrées, dans la quinzaine, avec grande pompe et cérémonie. Jamais on n´avait vu de si belles noces.

    Fanch allait souvent à la chasse, avec un jeune seigneur de la cour qui avait courtisé la princesse et avait espéré l'épouser. Quoique faisant bonne mine à son heureux rival, il nourrissait contre lui une haine sourde et ne cherchait que l´occasion de se venger. Un jour, qu´ils étaient tous les deux à la chasse, dans une forêt voisine, il l´abandonna et revint au palais en toute hâte. Il courut chez la princesse et lui dit :

    « Qu´est-ce donc que votre mari ? Ce n´est pas un homme comme les autres ».

    « Je ne sais », répondit-elle, « mais il est plein d´égards pour moi, et je suis heureuse avec lui ».

    « Il doit y avoir de la sorcellerie dans cette affaire ; il a sans doute quelque talisman, qui lui procure tout ce qu´il désire. Cherchons-le ». Ils cherchèrent, et le seigneur ayant trouvé une boîte enrichie de diamants et qu´il ne connaissait point, s´en saisit, l´ouvrit, et elle lui demanda :

    « Qu´y a-t-il pour votre service ? »

    « Je le tiens, son talisman ! » s´écria-t-il, plein de joie.

    Et il répondit à la boîte :

    « Que la princesse et moi soyons transportés ensemble à 500 lieues d´ici, et que ce palais s´écroule, aussitôt après notre départ ! »

    Ce qui fut fait aussitôt.

    Quand Fanch revint de la chasse, en voyant son palais disparu, il comprit tout de suite ce qui s´était passé, et il s´écria :

    « Ah ! le traître ! Il m´a enlevé mon talisman, avec ma femme, mais je les poursuivrai et je ne cesserai de marcher que lorsque je les aurai retrouvés ! »

    Et il se mit immédiatement en route, et marcha, et marcha. Un jour, en passant sous les murs d´un beau château, il reconnut sa soeur aînée, à une fenêtre. Il l´appela, et elle descendit aussitôt, l´embrassa, le fit entrer et lui servit à boire et à manger, ce dont il avait grand besoin, car il était bien fatigué et bien épuisé. Au coucher du soleil, son mari, qui était absent, rentra et témoigna sa joie de revoir son beau-frère. Fanch lui conta la trahison dont il était victime, et il lui promit de l´aider de tout son pouvoir. Il passa la nuit au château, et dormi dans un bon lit de plume, ce qui ne lui était pas arrivé depuis longtemps.

    Le lendemain matin, au moment de partir, son beau-frère lui présenta une baguette blanche et lui dit :

    « Voici une baguette qui marchera devant toi ; tu n´auras qu´à la suivre, et elle te conduira jusqu´à ta seconde soeur, qui demeure dans un autre château, à cent lieues d´ici ».

    Il arriva sans encombre au château de sa seconde soeur, qui était aussi à sa fenêtre, y passa une nuit, et le lendemain matin, au moment de partir, son beau-frère lui dit, en lui présentant une boule d´or :

    « Voilà une boule d´or, qui roulera d´elle-même devant toi, et te conduira jusqu´au château de ta troisième soeur, à cent lieues d´ici ».

    Sa plus jeune soeur était à sa fenêtre, comme les deux autres, quand il arriva sous les murs de son château. Du plus loin qu´elle le vit venir, elle le reconnut et descendit à sa rencontre. Elle le fit manger et boire des vins les plus généreux, et son mari, qui était absent, rentra aussi avant la nuit. Dès qu´il aperçut Fanch, il lui dit :

    « Tu as perdu ta boîte et ta femme, mon cher beau-frère, et tu es aujourd´hui malheureux ».

    « Hélas ! » oui, répondit Fanch.

    « Eh bien ! rassure-toi, je te ferai retrouver l´une et l´autre ».

    Et il appela un chat et un rat, qui s´empressèrent d´accourir.

    Et il leur dit :

    « Vous allez vous rendre ensemble dans l´île des maquereaux, au milieu de la mer. Vous y verrez un beau château et vous pénétrerez par la cheminée dans la chambre à coucher du prince et de la princesse qui l´habitent. Ils seront couchés et dormiront, quand vous arriverez, et, près du lit, un petit enfant dormira aussi, dans son berceau. Toi, rat, tu monteras dans le berceau et étoufferas l´enfant, qui se mettra à crier. Ses cris réveilleront le père et la mère, et celle-ci dira à l´autre : Allez voir ce qu´a l´enfant, pour crier de la sorte. L´homme se lèvera et ira au foyer pour allumer la chandelle aux charbons cachés sous la cendre. Toi, chat, tu seras sur la pierre du foyer, et tu l´égratigneras et l´empêcheras d´allumer sa chandelle. Il criera, quand tu le grifferas, et la femme se lèvera, à son tour, pour voir ce qui se passe. Alors, toi, rat, tu te glisseras sous l´oreiller de leur lit et tu enlèveras une petite boîte que tu trouveras cachée. Dès que vous tiendrez la boîte, vous partirez par la cheminée et me la rapporterez bien vite. Allez, et faites de point en point comme je vous ai dit ».

    Ils partent, arrivent dans l´île et pénètrent dans le château. Le rat étouffe l´enfant, dans son berceau ; le chat égratigne l´homme, qui crie ; la femme se lève, ils se heurtent et roulent l´un sur l´autre, en renversant le berceau ; le chat les égratigne aux jambes, à la figure, et ils poussent des cris affreux. Profitant de tout ce désordre, le rat enlève la boîte, cachée sous l´oreiller, et ils décampent alors, par la cheminée. Une corde leur avait été tendue au-dessus de l´eau, entre la terre ferme et l´île. A peine engagés sur la corde, ils se querellent, je ne sais à quel sujet, et le chat jette le rat à la mer, avec la boîte, et se sauve.

    En le voyant arriver seul, son maître lui demande :

    « Où est le rat avec la boîte ? »

    « Je ne sais pas », répond-il.

    « Tu l´auras jeté à la mer, maudit animal, mais, tu me le payeras ! »

    Et il va prendre un balai. Mais, le chat saute par la fenêtre, grimpe par-dessus le mur de la cour et se sauve dans les bois.

    Le rat arrive aussi, quelque temps après, tout trempé et tout meurtri.

    « Où est la boîte ? » lui demanda son maître.

    « Au fond de la mer » ; le chat m´a jeté à l´eau avec elle.

    Le prince, qui avait pouvoir sur tous les poissons de la mer, se rend alors sur le rivage et appelle le roi des poissons. Il arrive et lui dit :

    « Il faut que vous me trouviez une petite boîte, garnie de diamants, qui est tombée à la mer, entre la terre et l´île ».

    Le roi des poissons appelle tous ses sujets et leur demande si aucun d´eux n´a trouvé la boîte. Nul ne l´avait vue. La vieille arrive après tous les autres poissons.

    « Allons ! la vieille », lui dit le roi, « toujours en retard ! »

    « Oui, mais je vous apporte un beau bijou, sire », répondit-elle.

    C´était la boîte. Le roi la lui prit dans la bouche et la remit au prince. Celui-ci se hâta de la porter à son beau-frère, et Fanch, aussitôt qu´il la tint, dit :

    « Par la vertu de ma petite boîte, que je me trouve comme devant, dans mon beau château, à Paris, et que le traître reste à crever de faim, dans son île, avec la traîtresse qui l´a suivi ! »

    Ce qui fut fait à l´instant.

    Depuis, je n´ai pas eu de leurs nouvelles.

    Conté par Bizi, ménétrier, de Benac´h, 1869, extrait de "La Revue de Bretagne et d´Anjou", 1er juillet 1886.

    les Kornandoned

    Il y a de cela fort longtemps que la mer a creusé une grotte dans le flanc de la falaise à Beg-ar-Forn. Cette grotte du nom de « Toul Farouguel » (ou encore Toull ar garlandoned), située non loin du bourg de Saint-Michel-en-Grève, est la demeure des « Kornandoned », petits lutins noirs. On les dit voleurs d'enfants. En effet certains d'entre eux ont une fâcheuse tendance à préférer les nourrissons michelois aux leurs propres. Ce sont de petits êtres noirs, de la taille d'un doigt, tout velu, à figure grimaçante, à voix rauque ou cassée, avec de long cheveux et de larges chapeaux, qui empêchent de les reconnaître. Ils sont chaussés de petits sabots à bout pointu.

    Créatures réincarnées, originaires, semble-t-il, de Saint-Michel-en-Grève et condamnées par une puissance inconnue à une longue pénitence, ils sont dotés de pouvoirs plus ou moins magiques : ils peuvent quelquefois se grandir à la taille humaine ou, pour disparaître, se rapetisser à celle d'un insecte. On les dit méchants, et ils ont la mauvaise habitude d'exciter les tempêtes. Ils se cachent pendant le jour ; on ne les voit pas, mais on les entend souvent remuer. On les représente quelquefois recouverts de goémon. Ils sont d'ailleurs malins, d'une vivacité et d'une agilité surprenante. Impossible de mettre la main sur eux. Pour les chasser, il suffit d'avoir sur soi un bâton de charrue, nommé " baz-an-arar ". Il s'agit en fait d'une petite fourche de bois servant au nettoyage du soc de la charrue. Une fois le soleil couché, on se garde bien d'approcher de leur retraite. Ils ont le pouvoir de se rendre invisible et de comprendre le langage des oiseaux. Il ne se tient d'ailleurs pas une conversation dans la paroisse de Saint-Michel-en-Grève, qu'ils ne connaissent, si le vent vient à la surprendre.

    Un soir, à la nuit tombante, un vieux pêcheur de Saint-Michel-en-Grève revient seul d'une pêche à pieds, où il est resté très tard, et, son panier sous le bras, il longe la côte au beau milieu des rochers situés en bas de la falaise de Beg-ar-Forn. Il marche pieds nus sur le sable mouillé qui étouffe le bruit de ses pas, lorsqu'au détour de la grotte de Toul Farouguel, il aperçoit plusieurs Kornandoned qui causent entre eux en gesticulant et en se lamentant, mais notre pêcheur n'entend rien de ce qui se dit. Ce même pêcheur se promène un jour au large de Beg-ar-Forn et voit avec surprise ces Kornandoned nager autour de sa barque. Il les reconnaît parmi les poissons auxquels ils ressemblent par leur forme. Les autres pêcheurs ne les aperçoivent pas. Leurs barques sont mystérieusement et lentement poussées vers les écueils et les rochers. Ils s'en étonnent d'ailleurs, car il n'y a pas un brin de vent. Mais notre vieux pêcheur, lui, connaît les mauvais tours que ces Kornandoned peuvent jouer aux pêcheurs. Il s'en méfie. Les Kornandoned se font un malin plaisir d'embrouiller et d'emmêler les lignes, de manger l'amorce sans se faire prendre, de couper les amarres des bateaux, de trouer ou déchirer les filets de pêche. Certains vident les casiers. Ils poussent même quelquefois l'effronterie jusqu'à sauter sur le dos des pêcheurs et à leur retirer la casquette en ricanant. Ils sont d'ailleurs souvent la source de violentes disputes et querelles entre les pêcheurs.

    Un des grands divertissements des Kornandoned est de danser (la danse des Kornandoned) la nuit au clair de lune, sur la grève ou sur les gros galets placés à l'entrée de leur grotte en faisant beaucoup de bruit avec leurs pieds. Si pendant qu'ils dansent ainsi, un promeneur attardé a la mauvaise idée de traverser la lieue de grève où ils font leurs ébats, ils l'appellent par son nom, et s'il a l'imprudence de répondre, il est entraîné dans le tourbillon de leur ronde, jusqu'à ce qu´ épuisé de fatigue, il tombe mourant sur le sol. Ils se servent, semble-t-il, de petites cornes suspendues à leurs ceintures pour jouer de la musique. Qui ne connaît qu'un seul conte breton, connaît au moins " la danse des Kornandoned " et son refrain :

    Dilun,

    Dimeurs ha dimerc´her,

    Diriaou ha dirguener ; Lundi,

    Mardi et Mercredi,

    Jeudi et vendredi.

    On raconte que les Kornandoned sont contraints de rester sur terre en chantant chaque nuit inlassablement les noms des premiers jours de la semaine, ayant oublié les autres (à savoir le samedi et le dimanche), jusqu'à ce qu'un chrétien les leur apprenne. Il faut savoir que le mercredi est leur jour férié. Le samedi et le dimanche sont des jours néfastes pour eux, c'est pourquoi ils se gardent bien de les rajouter dans leur chant.

    A Saint-Michel-en-Grève, il n'est d'ailleurs pas bon de s'absenter et de laisser les enfants seuls à la maison pour aller assister à des veillées ou à des pardons. Abandonner ses enfants est considéré comme indigne d'une mère et pris de compassion maternelle certains Kornandoned emportent l'enfant abandonné quitte à laisser le sien en échange comme le rapporte cette histoire :

    Une micheloise qui avait l'un des plus beaux bébés du monde, commit un jour l'imprudence d'aller s'amuser au feu de la Saint-Jean, abandonnant la pauvre petite créature seule dans son berceau. A son retour, elle remarqua avec effroi et stupéfaction qu'un changement s'était opéré sur le bébé pendant son absence. A la place de la charmante créature qu´elle avait quittée, elle trouva un être vorace (il mangeait de la bouillie comme sept) et hideux au visage déformé et ridé. Il s'agissait en fait d'un enfant-vieillard, fils ou fille d'un Kornandon. Il paraissait vieux, bien plus vieux que les plus anciens de Saint-Michel.

    Nous ne savons, en fait, pas grand chose d'autre sur les Kornandoned. Si l'on s'en rapporte à la tradition, ces Kornandoned voient les générations se renouveler, les siècles se succéder, et eux sont immuablement toujours les mêmes, puisqu'on affirme qu'ils ne meurent pas. Il y a fort longtemps, on les voyait souvent le soir à la lisière des bois sombres qui entouraient Saint-Michel-en-Grève, au milieu des bruyères désertes ou au sommet des rochers qui surplombaient la lieue de grève. Ils vivaient en paix et en harmonie avec les êtres humains de l'époque. Leur demeure se trouvait sous les menhirs que l'on respectait. On les aimait bien et ils rendaient d'énormes services à cette époque. On les utilisait souvent pour retrouver les vaches égarées. On les disait inoffensifs, serviables et bons. Ils rendaient de grands services dans les fermes. Un bon Kornandon dans une ferme était un trésor. On laissait même de temps en temps une crêpe à leur intention. Une coutume voulait qu'on leur laisse le samedi soir, la dernière crêpe qui s'appelle " ar grazen " (la grillée). Toute petite et faite avec le reste de la pâte, celle-ci était réservée aux Kornandoned. Ces derniers redoutaient le froid et ne sortaient donc guère de leurs caches souterraines pendant l'hiver. Un refrain que l'on chantait quelquefois à Saint-Michel-en-Grève, en berçant les jeunes enfants mentionne cette coutume :

    Bin, Ban, Corriganan

    Pelec´h e moc'h epad ar goan ?

    Barz un toullic, barz an douar.

    Da gortoz an amzer clouar Bin, Ban, Naine,

    Où es-tu pendant l'hiver ?

    Dans un petit trou, dans la terre,

    Pour attendre le temps tiède.

    Certains anciens habitants de Saint-Michel prétendent que l'on trouve encore aujourd'hui des Kornandoned à Beg-ar-Fom. Mais ils sont méchants et espiègles. Et ceci est dû à l'ingratitude et à la méchanceté humaine. Il s'agirait d'espèces ayant vécu sous les menhirs anciennement situés à Saint-Michel-en-Grève (Parc Pelven, Parc Peuleven) et détruits sans ménagement par la main ravageuse de l'homme soumis à un productivisme forcené, qui ne croit ni en Dieu, ni en l'homme, mais seulement à l'argent. Ces Kornandoned estiment que leurs bons services ont été mal payés en retour. Ils aimaient vivre en paix sous ces menhirs où ils purgeaient leur peine tout en se sentant en sécurité, loin des dangers de la mer. De nos jours, leur humeur morose et leur méchanceté envers les humains viendraient de l'amertume de leur expulsion et de leur exil dans cette grotte de Toul Farouguel, mais ce n'est qu'une hypothèse parmi tant d´autres.

    La "Charlezen"

    Au 16ème siècle régnait dans le Trégor une grande inégalité sociale avec ses disettes, famines et épidémies qui sévissaient dans les campagnes et parmi le petit peuple, au contraste du luxe des Grands Seigneurs et des catégories privilégiées. Il y avait donc tout naturellement comme partout ailleurs, dans les bois aux alentours du Grand-Rocher, en bordure de la lieue de grève, un repaire de détrousseurs prêts à faire n'importe quel crime. La Lieue-de-Grève, sur la route de Lannion à Morlaix, était un endroit redouté des voyageurs. De tout temps, les fourrés qui avoisinent ce dangereux passage, servirent de repaire à des bandes de voleurs. Malheur au voyageur qui s'aventurait dans ses parages, surtout la nuit ou à la tombée de la nuit aux endroits les plus dangereux, au pied de l'église de Saint-Michel, à la croix de Mi-Lieue, au bas de la rampe de Toul Efflam ; ne dit-on pas que cette plage de la lieue de grève si unie recouvre le plus discret des cimetières ?

    L'histoire et la tradition populaire ont gardé le souvenir d'une femme, Marc'haït ou Marguerite Charlès, laquelle rançonnait et assassinait à la tête d'une de ces bandes les voyageurs qui se rendaient de Lannion à Morlaix ou réciproquement. On la disait belle fille, capable de sensiblerie malgré ses cruautés, coquette, fière de son visage et de ses atours. Elle avait pour principaux lieutenants les frères Rannou (ou Rannoued) de Locquirec, deux coquins magistralement charpentés, qui, dédaignant toutes autres armes, assommaient les gens à coups de "penn-baz". On disait aux environs de Plestin : "Fort comme Rannou". A ceux qui voulaient s´enrôler dans sa troupe, elle faisait boire d´abord, comme épreuve préliminaire, une pinte de sang humain.

    Ces bandits formaient une bande organisée sous le commandement de Marguerite Charlès, mais plus connue sous le nom de la Charlezen. Elle était, au milieu de ses brigands, un capitaine qui ne manquait pas d'autorité et très souvent le soir elle allait retrouver sa "troupe" près du Grand-Rocher. Devant ses "associés" elle développait alors ses idées qui étaient généralement toujours adoptées avec enthousiasme, car on ne la contredisait pas. C´était décidé, ils passeraient la nuit même à l´action. Ils se plaçaient alors soit près du Grand-Rocher, de la rampe de Toul Efflam ou du cimetière de Saint-Michel-en-Grève et ils accostaient les noctambules qui s´en retournaient chez eux en traversant la baie.

    Les voyageurs par crainte d´être tués ou égorgés, remettaient sans crier leur bourse et leurs bagages. A la moindre résistance, les victimes étaient jetées à terre, gratifiées de coups de bâtons ou carrément tuées avant d´être détroussées. La bande n´hésitait pas à prendre, outre l´argent et les ballots des colporteurs, les montres, les pipes, les tabatières, parfois même les habits de leurs victimes. Tout était bon à prendre. On notait d´ailleurs souvent peu de résistance, bien au contraire, les victimes paraissaient être soulagées de s´en tirer à si bon compte, devant des agresseurs armés, aux visages plus ou moins masqués. Plusieurs bourses furent ainsi recueillies et le butin partagé au petit matin. Si une personne de la bande tentée de s´approprier la bourse pour elle toute seule, il ne lui était fait aucun cadeau, ce geste était une désobéissance qui méritait la mort.

    L´expédition terminée, le groupe se retrouvait pour faire la fête car tous ces brigands avaient un point commun, ils aimaient faire bonne chère et mener joyeuse vie. On se procurait alors provisions et boissons dont il était fait ample consommation jusqu´à rouler sous les tables. Puis on chantait et l´on dansait. La Charlezen affectionnait cette ambiance. Elle même commandait toujours la manoeuvre, comme un premier maître de timonerie, à l'aide d'un sifflet, "un sifflet d'argent doré" qui pouvait mettre cinq cents hommes en fuite, dit la tradition. La Charlezen avait un sifflement particulier pour appeler à l'attaque les exécuteurs de ses ordres. Ce sifflement faisait bondir hors de leurs cachettes, des hommes armés aux visages plus ou moins cyniques. Une voix s´écriait, généralement celle de la Charlezen : « la bourse ou la vie ! ». Ce sifflement et cette voix se répondait dans la baie et faisait frémir ceux qui l'entendaient (certains affirmaient que les voyageurs sentaient alors la moëlle se figer d´effroi dans leurs os), parce qu'il était souvent l'indice d'un nouveau meurtre. Qui dans le pays de Saint-Michel et de Plestin n'a pas entendu ce dicton populaire :

    Ma é honnont ar Charlezen,

    A c'huitelle war bouez he fenn.

    Ha na è ket ur zelbant vad.

    Klewet'r Charlezenn c'huitellad.

    "C'est celle-là, la Charlès,

    Qui siffle à tue-tête.

    Et ce n'est pas un bon signe

    Que d'entendre siffler la Charlès.

    Les pardons, les foires et marchés étaient aussi pour eux souvent des occasions de gagner de l´argent bien plus facilement qu´en labourant la terre. Non seulement de gagner de l´argent, mais aussi d´en prendre à ceux qui en avaient trop ou en faisaient mauvais usages à leurs yeux.

    Ils s´installaient par groupes de trois ou quatre, en divers lieux voisins des itinéraires suivis par les colporteurs, marchands de bestiaux, artisans ou pèlerins et attendaient leurs victimes. Ceux-ci avaient souvent bu plus que de raison, et sans doute en considération de leur état et de leurs idées peu claires, aucune plainte n´était déposée auprès de la maréchaussée. La Charlezen avait également, dit-on, mis en place un racket, en percevant souvent une redevance auprès de certains commerçants, artisans ou notables voulant circuler sans être inquiétés. Tout le monde s´y retrouvait et chacun était content : ceux qui payaient, parce qu´ils se sentaient en sécurité ; et la troupe de la Charlezen, pour le profit qu´elle en retirait.

    Tout cela se faisait sans que la maréchaussée intervienne. Faisait-elle la sourde oreille par peur de se frotter à ces gens armés dont on ignorait le nombre, et pour qui la forêt qui s´étendait de Saint-Michel-en-Grève à Plestin-les-Grèves n´avait aucun secret ? Les hommes de justice installés dans la région, ne pouvaient ignorer les agissements de cette bande de brigands. Même si les victimes préféraient par prudence se taire, la rumeur s´étendait dans toutes les paroisses de la région. On parlait un peu partout, de la présence de ces personnes peu recommandables dirigée par la Charlezen, qui détroussait les gens, puis rançonnait les habitants.

    La Charlezen transportait, dit-on, quelquefois son butin pendant la nuit sur une charrette dont elle graissait mal les roues et lorsqu´elle traversait le bourg de Saint-Efflam ou de Saint-Michel avec ses amis, chacun se tenait dans sa maison bien tranquille et bien coi ; car lorsqu´on entendait le grincement sinistre, on craignait de se rencontrer face à face avec l´Ankou (c´est-à-dire un squelette drapé d´un linceul dont le regard donnait la mort). Et la Charlezen a fréquemment tiré parti de cette croyance.

    Durant très longtemps, certains parents qui étaient débordés et agacés par les espiègleries de leurs enfants, ne manquaient pas de s´écrier : Si vous n'êtes pas sages, la Charlezen et ses brigands vont venir vous chercher pour vous punir.

    La tradition rapporte que le Grand-Rocher, qui s'appelait primitivement « Ar-Roc'h-Glaz », le Rocher-Vert, fut désigné dans la suite par Roc'h-a-laz, la Roche-qui-tue, à cause des nombreux crimes perpétrés en cet endroit et dans les bois voisins.

    L'écrivain Luzel prétend que les victimes de Marguerite étaient enfouies dans le sable de la Lieue-de-Grève, sable mouvant où il n'était pas commode de les retrouver. Dans l'un des gwerziou qui lui sont consacrés, on parle "d'un petit bois rempli de ronces" où il y avait "autant de cadavres qu'il y en a dans l'ossuaire de Morlaix". Ce petit bois était vraisemblablement le bois de Coatandrézenn (ou Koat-an-Drezen), le Bois-de-la-Plage, c'est-à-dire situé près de la plage, en la commune de Tréduder, où la bande avait son "fort" (c'est-à-dire son domicile d'élection).

    La tradition rapporte que la Charlezen avait amassé d'immenses richesses, enterrés auprès de ses divers refuges et enfouies dans deux arbres creux de même bois ! l´un contient "six pieds d´argent blanc", l´autre "six pieds d´or jaune". A-t-on découvert depuis le trésor de la Charlezen ? Il semble que non !

    Une troupe de soldats espagnols, en 1598, se chargea de "sarcler" le "fort". Y réussit-elle ? Toujours est-il que la tradition veut que ce soit par surprise que la Charlezen elle-même finit par tomber dans un guet-apens où elle avait été attirée et qui lui fut dressé par un seigneur de Ploumilliau : M. de Keranglas, habitant à douze kilomètres environ du Grand-Rocher. L´histoire prétend qu´elle rencontre un matin le seigneur de Keranglas dans le taillis de Koat-an-Drezenn (le bois des Ronces) en Tréduder, où se trouve un de ses repaires, et s´apprête à faire main basse sur lui, lorsque celui-ci lui demande de l´accompagner pour servir de marraine à son dernier-né. Flattée de l´invitation, la Charlezen s´humanise aussitôt ; elle accepte avec joie, veut retenir M. de Keranglas à dîner, lui offre un prêt de 500 écus pour les frais du baptême, et, rayonnante sous ses tresses d´or roux et ses coiffes de fine batiste, saute légèrement en croupe derrière le gentilhomme, afin d´être conduite au manoir. Mais là, l´accueil est si glacial, les figures sont si hostiles, qu´elle flaire à l´instant le piège où son imprudente confiance l´a fait choir. D´un élan, elle escalade les degrés de la plus haute tour, et veut siffler de toutes ses forces pour avertir les 500 hommes qui lui obéissent. Trop tard ! M. de Keranglas l´a rejointe ; il la saisit, lui arrache son sifflet du corsage, son poignard du cotillon, et la livre ainsi désarmée aux archers de la prévôté. Furieuse, elle apostrophe alors le traître qui l´a perdue : Si j´avais su, Keranglas, quand j´étais là-bas sur le grand chemin, vous n´auriez pas fait un pas devant moi ! .

    Livrée à la justice, elle fut condamnée à la pendaison. La Charlezen se confessera publiquement selon l´usage, avec une épouvantable sincérité ; elle a tué ou fait tuer son père et sa mère ; elle a jeté un de ses enfants dans le feu ; elle a égorgé nombre de gens. Elle fut pendue, pour le grand soulagement des habitants de la région Lannion-Saint-Michel-Plestin. N'avait-elle pas mérité la pendaison, cette femme sans entrailles qui, après avoir laissé ses bandits à solde assassiner son père et sa mère, n'en exprimait comme regret qu'un certain ennui moral de constater qu'on n'ait pas épargné son père ? Quant à sa mère, sa mort la laissait bien indifférente.

    La Légende fait aussi mention d'une Marie Charlès, fille de Marguerite Charlès, qui lui succéda peut être à la tête de la bande. M. Le Braz, qui l'a prise pour héroïne d'une de ces « Vieilles histoires de pays breton », veut qu'elle ai été rousse, ce qui la rapprocherait donc de Marion du Faouet, et "belle fille comme cette dernière et pas plus bégueule qu'elle".

    Quoiqu'il en soit et quand la Charlès eut été "branchés" (pendus), la paix ne régna pas pour cela sur la Lieue-de-Grève ; les fourrés et les landes continuèrent de servir de repaire aux voleurs de grand chemin. L'audace de ces malandrins alla même grandissant.

    La ville de Lexobie

    A une époque fort reculée de notre histoire, s´élevait dit-on à Saint-Michel-en-Grève une cité maritime puissante et belle, défendue par de bons remparts des attaques de ses ennemis et protégée des envahissements des flots par des digues, dont on ouvrait à certains moments les portes pour laisser entrer ou retenir la mer dans le port.

    Si l´on croit la tradition, C´était une ville splendide, babylonienne. Elle était bâtie de marbre, peuplée de palais, toute étincelante d´or : des remparts d´une hauteur colossale la défendaient des attaques de ses ennemis d´un côté, et des digues, d´une solidité à toute épreuve, la protégeaient de l´autre contre les irruptions de l´Océan. Mais il est un moment où tombent les cités les plus magnifiques : Dieu suscite un fléau dévastateur qui les couche dans la poussière. Tantôt c´est un conquérant formidable dont la valeur ne rencontre point d´obstacles qui puissent arrêter sa marche triomphale, tantôt une peste ou un incendie viennent décimer les habitants ou anéantir les maisons : ou bien encore, les flots se soulèvent pour engloutir ces tours altières restées imprenables. Telle fut jadis la ville de Lexobie et telle elle fut renversée par les eaux, au point qu´il en reste à peine quelques traces. C´est du moins ce que dit la légende : il faut bien se garder de rire de ces contes populaires que la tradition nous a transmis par diverses générations qui nous ont précédé : il existe au fond de sages vérités. Il en est qui ont revêtu une autorité impérissable et parmi eux, nous plaçons celui de l´existence de la ville de Lexobie qui est aujourd´hui un fait incontestable.

    Mais si cette ville fut puissante, sa fin fut bien terrible. Nous ne pouvons mieux faire pour raconter brièvement sa dernière heure que de laisser parler un élégant écrivain vers 1850 : M. Zaccone, dans un feuilleton intitulé « La Ville aux Diamants », s´exprime ainsi : A Lexobie, il n´y avait rien à craindre, et sûre de l´impunité, la cour du bon roi se livrait avec emportement à ces ténébreux excès qui avaient autrefois attiré la colère du ciel sur Sodome et Gomorre ! Un jour cependant, Dieu ne pût voir sans être courroucé, le spectacle que la ville de Lexobie donnait à la Bretagne et au monde entier et il résolut de la détruire. Ce ne fut pas long. La ville de Lexobie s´endormit la nuit suivante du lourd sommeil de l´orgie et ne se réveilla plus. L´Océan avait brisé ses digues puissantes, et l´on ne voyait plus à sa place qu´une immense nappe d´eau, silencieuse et morne..

    Saint-Michel-en-Grève revendique l´honneur d´être bâtie sur ses ruines. Quelques-uns prétendent qu´elle embrassait tout le pays où sont aujourd´hui les communes de Trédrez et de Ploulech et qu´elle était assez vaste pour qu´une extrémité occupât l´endroit où s´élève le hameau actuel du Yaudet et que l´autre extrémité dépassait la lieue de grève. Sans ajouter foi à cette étendue prodigieuse qui nous semble le fruit de l´exagération populaire, examinons quels sont les titres sur lesquels s´appuie St Michel-en-Grève pour se prétendre située sur l´emplacement de l´antique ville de Lexobie.

    Saint-Michel-en-Grève n´a pour elle que l´autorité de légendes anciennes qui assignent pour berceau à Lexobie la « Lieue de grève » : immense plage déserte, où l´on ne voit à gauche que la pleine mer, à droite que des champs pour la plupart incultes, ou des rochers nus bizarrement taillés par l´Océan dans un jour de puissante fantaisie.

    Comme nous venons de le dire, les flots engloutirent cette ville superbe qui est demeurée enfouie au-dessous de ces sables arides, éternel monument des vengeances divines et dont l´aspect désolé remplit le coeur d´une vague tristesse et plonge l´âme dans une mélancolie amère. Elle n´a pas été entièrement détruite : elle existe là, cachée aux regards des mortels : la nuit de la saint Jean chacun peut y descendre par un escalier magnifique pratiqué au fond d´une grotte qui se trouve à l´entrée de la baie, derrière un rocher, lequel cette nuit là s´ébranle pour en livrer l´accès au premier coup de minuit et se referme au dernier son de la cloche. Malheur à celui qui n´a pas été assez prompt à enlever hors de ces lieux souterrains tout l´or dont il s´est chargé, il est à jamais enseveli dans les entrailles de la terre : la condition est expresse et telle est la cupidité humaine qu´on ne dit pas que jamais personne en soit revenu.

    Parmi les rochers nombreux de la côte, se cache au fond d´une anse une grotte peu profonde et peu faite pour attirer les regards, mais qu´une tradition populaire a rendu célèbre. C´est là qu´est enfermée, avec d´immenses trésors, depuis douze ou quinze siècles, une princesse du pays de Lexobie. Elle n´est point morte ; elle dort par l´effet d´un enchantement qui doit prendre fin lorsqu´un célibataire à l´âme inaccessible à la peur viendra la délivrer. Certes, les Bretons ont du courage, et pourtant nul encore n´a osé tenter l´aventure, bien que personne n´ignore que la main et toutes les richesses de la princesse seront la récompense du libérateur. Mais on se doute bien qu´il ne suffise point de se présenter à la grotte à jeun, le jour de la Pentecôte, à l´heure précise de minuit : l´enchanteur, sans nul doute, ne cédera pas sans combattre ; il se présentera sous la forme de quelque monstrueux dragon, couvert d´écailles et vomissant des flammes. Voilà pourquoi le coeur manque aux jeunes gens ; voilà pourquoi la princesse n´est pas encore délivrée.

    On raconte encore à l'occasion de la Lieue de Grève (Al Lew Drez), les charmantes légendes qui suivent :

    Voici que minuit sonne à l'église de Saint-Michel-en-Grève ; minuit de la Pentecôte bénie !

    C'est l'heure où les vrais chrétiens reposent leur tête sur l'oreiller de balle, contents de ce que le bon Dieu leur a donné, et s'endorment au cher bruit que fait la respiration des petits enfants endormis.

    Mais Perik Scoarn, lui n'a pas de petits enfants. C'est un jeune homme hardi et seul dans la vie. Il a vu les nobles des environs venir à l'église, et il est envieux de leurs chevaux à brides plaquées d'argent, de leurs manteaux de velours et de leurs bas de soie à coins bariolés.

    Il voudrait être riche comme eux, afin d'avoir, à l'église, un banc garni de cuir rouge, et de pouvoir conduire au pardon les belles "pennérès", assises sur la croupe de son cheval et un bras appuyé sur son épaule.

    Voilà pourquoi Périk se promène sur la "Lew Drez", au pied de la dune de saint Efflam, tandis que les chrétiens reposent dans leurs maisons, protégés par la Vierge. Périk est un homme amoureux de grandeurs et de belles filles ; les désirs sont aussi nombreux dans son coeur que les nids d'hirondelles de mer sur les grands récifs.

    Les vagues soupirent tristement à l'horizon noir, les cancres rongent à petit bruit les cadavres des noyés ; le vent qui souffle dans les fentes de Roch-Ellas imite le sifflet des collecteurs (1) de la "Lew Drez" ; mais Scoarn se promène toujours.

    Parmi les rochers nombreux de la côte, se cache au fond d´une anse une grotte peu profonde et peu faite pour attirer les regards, mais qu´une tradition populaire a rendu célèbre. C´est là qu´est enfermée, avec d´immenses trésors, depuis douze ou quinze siècles, une princesse du pays de Lexobie. Elle n´est point morte ; elle dort par l´effet d´un enchantement qui doit prendre fin lorsqu´un célibataire à l´âme inaccessible à la peur viendra la délivrer. Certes, les Bretons ont du courage, et pourtant nul encore n´a osé tenter l´aventure, bien que personne n´ignore que la main et toutes les richesses de la princesse seront la récompense du libérateur. Mais on se doute bien qu´il ne suffise point de se présenter à la grotte à jeun, le jour de la Pentecôte, à l´heure précise de minuit : l´enchanteur, sans nul doute, ne cédera pas sans combattre ; il se présentera sous la forme de quelque monstrueux dragon, couvert d´écailles et vomissant des flammes. Voilà pourquoi le coeur manque aux jeunes gens ; voilà pourquoi la princesse n´est pas encore délivrée.

    Il regarde la montagne, et repasse dans sa mémoire ce que lui a dit le vieux mendiant de la croix d'Yar. Le vieux mendiant sait ce qui s'est passé dans la contrée, alors que nos plus vieux chênes étaient encore des glands et nos plus vieilles corneilles des oeufs non couvés.

    Or le vieux mendiant d'Yar lui a dit que là où se dresse aujourd'hui la dune de Saint-Efflam s'étendait autrefois une ville puissante (2). Les flottes de cette ville couvraient la mer et elle était gouvernée par un roi ayant pour sceptre une baguette de noisetier, avec laquelle il changeait toute chose selon son désir.

    Mais la ville et le roi furent damnés pour leurs crimes si bien qu'un jour, par l'ordre de Dieu, les grèves s'élevèrent comme les flots d'une eau bouillonnante et engloutirent la cité. Seulement, chaque année, la nuit de la Pentecôte, au premier coup de minuit, un passage s'ouvre dans la montagne et permet d'arriver jusqu'au palais du roi.

    Dans la dernière salle de ce palais se trouve suspendue la baguette de noisetier qui donne tout pouvoir ; mais pour arriver jusqu'à elle il faut se hâter, car, aussitôt que le dernier son de minuit s'est éteint, le passage se referme et ne doit se rouvrir qu'à la Pentecôte suivante.

    Scoarn a retenu ce récit du vieux mendiant d'Yar, et voilà pourquoi il se promène si tard sur le "Lew Drez".

    Enfin un tintement aigu retentit au clocher de Saint-Michel ; Scoarn tressaille ! Il regarde, à la clarté des étoiles, le rocher de granit qui forme la tête de la montagne, et le voit s'entrouvrir lentement comme la gueule d'un dragon qui s'éveille.

    Il assure alors à son poignet le cordon de cuir qui retient son "Pen-bas" et se précipite dans le passage, d'abord obscur, puis éclairé par une lumière semblable à celles qui brillent, la nuit, dans les cimetières. Il arrive ainsi à un palais immense dont les pierres sont sculptées comme celles de l'église du "Fou du bois" ou de Quimper sur l'Odet.

    La première salle où il entre est pleine de bahuts où est entassé autant d'argent que l'on voit de grains de blé dans les herbes, après la moisson ; mais Périk veut plus que de l'argent et il passe outre. Dans ce moment sonne le sixième coup de minuit.

    Il trouve une seconde salle de coffres qui regorgent de plus d'or que les râteliers ne regorgent d'herbes en fleur au mois de juin. Périk Scoarn aime l'or ; mais il veut encore davantage et il va encore plus loin. Le septième coup vient de sonner.

    La troisième salle où il entre est garnie de corbeilles où les perles ruissellent comme le lait dans les terrines de terre de Cornouailles, aux premiers jours du printemps. Scoarn eût bien voulu en emporter pour les jolies filles du coin ; mais il continue sa route, en entendant sonner le huitième coup.

    La quatrième salle était toute éclairée par des coffrets remplis de diamants, jetant plus de flammes que les bûchers d'ajoncs sur les coteaux du Douron, le soir de la Saint-Jean. Scoarn est ébloui.

    Il s'arrête un instant, puis court vers la dernière salle en entendant frapper le neuvième coup.

    Mais là, il demeure subitement d'admiration. Devant la baguette de noisetier que l'on voit suspendue au fond, sont rangées cent jeunes filles belles à perdre les saints. Chacune d'elles tient, d'une main, une couronne de chêne, et, de l'autre, une coupe de vin de feu. Scoarn, qui a résisté à l'argent, à l'or, aux perles et aux diamants, ne peut résister à la vue de ces belles créatures, amies du péché.

    Le dixième coup sonne et il ne l'entend point ; le onzième se fait entendre et il demeure immobile ; enfin, le douzième retentit aussi lugubre que le coup de canon d'un navire en perdition parmi les brisants.

    Périk, épouvanté veut retourner en arrière ; mais il n'est plus temps, toutes les portes se sont refermées ; les cents belles jeunes filles ont fait place à cent statues de granit et tout rentre dans la nuit.

    Voilà comment les vieillards ont raconté l'histoire de Scoarn. Vous savez maintenant ce qui arriva à ce jeune homme pour avoir ouvert trop facilement son coeur aux séductions. Que la jeunesse prenne son enseignement : il est bon de marcher les yeux baissés vers la terre, de peur de désirer les étoiles qui sont à Dieu et à ses anges.

    [1] On donnait ce nom à de hardis brigands (ceci est historique), qui exploitèrent longtemps ces côtes dangereuses. Ils avaient imaginé de placer un chapeau au bout d'un pieu, au bord de la route. Si le voyageur passait sans rien y déposer, un coup de sifflet l'annonçait au reste de la bande qui le dépouillait un peu plus loin.

    [2] Les habitants de Saint-Michel revendiquent pour leur grève l'antique ville d'Is que les légendes ont rendue si célèbre. De nos jours encore, un vieux pêcheur raconte à qui veut l'écouter qu'il y a quelques années la mer, après un orage épouvantable, se retira bien au-delà de ses limites ordinaires, laissant si peu d'eau près de la côte, qu'il distingua parfaitement des pointes de clocher sortant des sables qui parsèment le fond de la grève. La grève de Saint-Michel a été autrefois un grand bois ou une forêt.

    Extrait du Livre "Les Côtes-du-Nord, histoire et géographie de toutes les villes et communes département", tome IV, par B. Jollivet, paru en 1859.

  • Les écrivains ayant vécu à Saint-Michel-en-Grève :

    Synthèse d'après les recherches de Roger Frey (bulletins municipaux de la commune de Saint Michel).

    Claude Rannou (1808-1869). Né à Lanvézéac près de Lannion, Rannou fut instituteur à Saint-Michel de 1837 à 1851, année où il fut révoqué. Barde connu sous le nom de Roc'h Allaz, il a publié un extravagant "Teutatès", "discours de Fergussoc'h chef des druides", et une "Excentricité d'une petite rivière" (le Yar). En 1848, Rannou fut candidat malheureux à l'Assemblée Nationale. Il devint cabaretier. Sa tombe a disparu du petit cimetière marin.

    Jean des Cognets (1883-1961). Né à Saint-Brieuc, il fut directeur du journal Ouest-Eclair et possédait une maison à Toul ar Vilin. Saint-Michel-en-Grève lui a inspiré des poèmes de "Fugitives". Il fut critique littéraire à la Bretagne touristique, écrivit des préfaces et d'autres oeuvres. Il fut aussi le scénariste du premier film de l'histoire du cinéma de fiction breton : "Chanson d'Armor".

    Jean Conan (1765-1834). Né à Sainte-Croix de Guingamp. tisserand et écrivain, il se retira au hameau de Kernevez (convenant de Kerautret) près de Saint-Michel-en-Grève, non loin de la voie romaine. Ses manuscrits connus sont au nombre de sept (trois d'entre eux n'ont pas été retrouvés) : "Jérusalem délivrée", "Ecriture Sainte", "Ann Tad Boucher", "vie de Louis Eunius", "La inosans reconnu a Santes Jenovefa", "Avanturio ar Citoien Jean Conan a Voengamb", "Ar vue a Sant ar voan".

    Les écrivains ayant séjourné à Saint-Michel-en-Grève :

    Maxime Maufra (1861-1917). Né à Nantes, connu avant tout comme peintre, ami de Gauguin à Pont-Aven, il séjourna souvent à Saint-Michel-en-Grève. Il fut président de l'Union Régionaliste Bretonne. Bien que la contrée lui ait fourni maints sujets de toiles et dessins exposés au musée de Quimper en 1896, il écrivit que "Saint-Michel et Saint-Efflam étaient, en 1896, peuplées d'ivrognes, dont il déplorait l'esprit grincheux, querelleur et jaloux...".

    Yves Berthou (1861-1933). Né à Pleubian, barde breton sous le nom de Kaledvouc'h (nom de l'épée du roi Arthur), créa à Saint-Michel-en-Grève "Ti Kaniri Breiz" : la Maison du Chant de Bretagne.

    Les écrivains ayant séjourné à Saint-Michel-en-Grève :

    Edouard Corbière (1793-1875). Né à Brest, ce bourlingueur, père de Tristan, entre deux romans maritimes vint se perdre, ainsi qu'il le conte dans la Revue bretonne (1843), au milieu de "cette réunion de cahutes recrépies de boue et habitées pour la plupart par de pauvres pêcheurs déguenillés comme le pays qui les a vu naître. Ce village possède un maître d'école, un débit de tabac et deux cabarets fumeux décorés du titre d'auberge...". Corbière veilla à éviter "les bandits incivilisés qui sous des paquets de goémons ou des monticules se cachent à la vigilance de la maréchaussée pour mieux surprendre et détrousser les voyageurs ". Mais il y rencontra "Sainte Folle, une jeune innocente sourde-muette, en haillons, pour qui il écrivit une complainte, car elle était canonisée par les marins de Basse-Bretagne ".

    Emile Souvestre (1806-1876). Né à Morlaix, journaliste, professeur, auteur des "Derniers bretons", il décrivit Saint-Michel-en-Grève en 1835 : "Pauvre Herculanum maritime, que mine lentement le flot et sur lequel chaque année la mer étend plus avant son linceul de sable. Invariable dans sa poursuite la mer continue à manger chaque année sa part de champs et de maisons ". Les édiles ont depuis lors édifié un haut parapet.

    François Luzel (1821-1895). Né au Vieux-Marché, il décrit dans le Fureteur breton (n° 62) un bas-relief figurant un "sauvage" sur la porte de l'église de Saint-Michel-en-Grève, qui a malheureusement disparu.

    Albert Cloüard (1869-1952). Né à Rennes, il s'extasie dans son Tro Breiz "devant la baie de Saint-Michel-en-Grève qui semble un beau lac aux albes et diaphanes matités d'opale que des vols de cormorans ou de goélands gris, parfois, égratignent d'un trait d'argent ".

    Jean Grenier (1898-971). Né à Paris, mais ayant séjourné à Trédrez, il décrit dans "Les grèves" (1957), la station sous le nom de Saint Pierre en Grève : Nous nous laissions sécher par le soleil qui jouait à travers les nuages en footballeur infatigable. C'était un moment de plénitude .

  • La Femme au poignard : relief sculpté sur une porte extérieure de l´église de Saint-Michel, sur un panneau en chêne du 17ème siècle

    Synthèse d'après les recherches de Roger Frey (bulletins municipaux de la commune de Saint Michel).

    En se promenant près de l´église de Saint-Michel-en-Grève, on peut voir un bas-relief, sculpté sur la porte extérieure de l´église, qui est inspiré par une chanson populaire, le gwerz « le marquis de Coatredrez », telle que la rapporte François Luzel, dans un de ses recueils du 19ème siècle. Elle raconte l´histoire du marquis Pierre de Coatrédrez, violent seigneur local et surnommé « Pierre le Cruel », qui enleva une jeune femme de Ploulech alors qu´elle se rendait au pèlerinage du Yaudet. La jeune fille préféra se donner la mort en plongeant un poignard dans son sein. Elle fut vengée par son frère de lait, Louis du Parc, seigneur de Kernenan (Kerninon). Le marquis Pierre II de Coatrédrez mourut le 16 mars 1623.

  • 20042205140NUCB : Plans par masse de culture, 1805 - Archives départementales des Côtes-d'Armor - 4 num 1/28, Numplan 1.

    20042205141NUCB : Tableau d'assemblage des plans cadastraux parcellaires de 1813 - Archives départementales des Côtes-d'Armor - 4 num 1/17, Numplan 1.

    20042205142NUCB : Tableau d'assemblage des plans cadastraux parcellaires de 1848 - Archives départementales des Côtes-d'Armor - 4 num 1/47, Numplan 1.

    20042205354NUCB : Croquis, 12 août 1931 - Archives départementales des Côtes-d'Armor - 60 J 228, pl. IX.

    20042205412NUCB : Carte postale - Collection particulière

    20042205399NUCB : Carte postale - Collection particulière

    20042205447NUCB : Carte postale - Collection particulière

    20042205423NUCB : Carte postale - Collection particulière

    20042205398NUCB : Carte postale - Collection particulière

    20042205430NUCB : Carte postale - Collection particulière

    20042205422NUCB : Carte postale - Collection particulière

    20042205424NUCB : Carte postale - Collection particulière

    20042205357NUCB : - Dans "Les espaces littoraux remarquables des Côtes d'Armor"/ Rennes : DIREN Bretagne, 1998, p 201 - Collection particulière

    20042205356NUCB : Document plan - Dans "Les espaces littoraux remarquables des Côtes d'Armor"/ Rennes : DIREN Bretagne, 1998, p 201 - Collection particulière

    20042205360NUCB : Document plan - Dans : "Carte IPLI : usage du sol, Côtes du Nord, Lannion, 1977"/ Paris : IGN, 1982 - Collection particulière

    20042205359NUCB : Document plan - Dans : "Carte IPLI : usage du sol, Côtes du Nord, Lannion, 1977"/ Paris : IGN, 1982 - Collection particulière

    20042205361NUCB : - Dans : "Carte IPLI : usage du sol, Côtes du Nord, Lannion, 1977"/ Paris : IGN, 1982 - Collection particulière

    20042205362NUCB : - Dans : "Carte IPLI : usage du sol, Côtes du Nord, Lannion, 1977"/ Paris : IGN, 1982 - Collection particulière

    20042205363NUCB : - Dans : "Carte IPLI : usage du sol, Côtes du Nord, Lannion, 1977"/ Paris : IGN, 1982 - Collection particulière

    20042205364NUCB : - Dans : "Carte IPLI : usage du sol, Côtes du Nord, Lannion, 1977"/ Paris : IGN, 1982 - Collection particulière

    20042205427NUCB : Carte postale - Collection particulière

    20042205438NUCB : Photographie - Mairie de Saint-Michel-en-Grève

    20042205437NUCB : Photographie - Mairie de Saint-Michel-en-Grève

    20042205365NUCB : - Archives départementales des Côtes-d'Armor - 7 M Art. 128.

Références documentaires

Documents d'archives
  • AD Côtes-d'Armor : 4 num 1/28, Saint-Michel-en-Grève, plans par masse de culture de 1805.

    Numplan 1
  • AD Côtes-d'Armor : 4 num 1/17, Saint-Michel-en-Grève, plans cadastraux parcellaires de 1813.

    Numplan 1, tableau d'assemblage
  • AD Côtes-d'Armor : 4 num 1/47, Saint-Michel-en-Grève, plans cadastraux parcellaires de 1848.

    Numplan 1, tableau d'assemblage
  • AD Côtes-d'Armor : 4 num 1/29, Trédrez-Locquémeau, plans par masse de culture de 1806.

    Numplan 1, section B
  • AD Côtes-d'Armor : 2 O 319/1.

    bâtiments communaux
Bibliographie
  • COUFFON, René. Répertoire des églises et chapelles du diocèse de Saint-Brieuc et Tréguier. Saint-Brieuc : Les Presses Bretonnes, 1939.

    p. 502-503
  • DIREN BRETAGNE, OUEST-AMENAGEMENT. Les espaces littoraux remarquables des Côtes-d'Armor. Rennes : DIREN Bretagne, 1998.

    p. 200-201
  • HABASQUE. Notions historiques, géographiques, statistiques et agronomiques sur le littoral du département des Côtes-du-Nord. Saint-Brieuc, 1832-1836, Marseille : Laffitte Reprints, 1832-1836.

  • JOLLIVET, Benjamin. Les Côtes-du-Nord, histoire et géographie de toutes les villes et communes du département. Guingamp : B. Jollivet, 1854, 4.

    p. 135-139
  • LE BESCONT, Patrick. Mouvances. Bégard : Edition Filigranes, 1990.

  • LE BRAZ, Anatole. La légende de la mort. Marseille : J. Lafitte, 1982. 1ère édition 1893.

  • LE SAULNIER DE SAINT-JOUAN, Régis. Dictionnaire des communes du département des Côtes d'Armor : éléments d'histoire et d'archéologie. Saint-Brieuc : Conseil Général des Côtes-d´Armor, 1990.

    p. 701-703
  • LUCAS, Désiré. Guide des promenades au pays de Plestin. Plestin-les-Grèves : Centre culturel de Plestin, 1979.

  • LUCAS, Désiré. Histoires et légendes de la Lieue de Grève. Plestin-les-Grèves : Centre culturel de Plestin, 1986.

  • LUZEL, François-Marie. Soniou Breiz Isel : chansons populaires de Basse-Bretagne, 1890.

  • OGEE, Jean-Baptiste. Dictionnaire historique et géographique de la province de Bretagne. Rennes : Deniel, 1853, 2.

    p. 843
  • TANGUY, Bernard. Dictionnaire des noms de communes, trèves et paroisses des Côtes d'Armor : origine et signification. Douarnenez : Ar Men-Le Chasse Marée, 1992.

    p. 302
  • THOMASSIN. Le Pilote. Paris : 1875.

Périodiques
  • LUCAS, Désiré. La Lieue de grève en Trégor, un espace de légende. In Ar Men n° 27 Douarnenez : Editions Le Chasse-Marée/Armen, 1990.

    p. 20-29