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Présentation de l'inventaire topo-thématique : croix et calvaires de Guer et de La Gacilly

Dossier IA56131962 réalisé en 2016

Fiche

Œuvres contenues

Véritable terre de croix, le paysage rural de la Bretagne est jalonné par ces témoins de l'histoire et de la piété collective. Les croix et les calvaires bretons forment un ensemble de marqueurs territoriaux le long des routes et des chemins, guidant et orientant les nombreux voyageurs qui parcouraient les campagnes dès le Moyen Age.

Ces monuments, pour la plupart taillés dans le granite, ont déjà fait l'objet de plusieurs études et publications, notamment les plus complexes et spectaculaires comme les grands calvaires monumentaux de Bretagne. Néanmoins la majorité de ces témoignages de la piété commune présente des formes d'une plus grande simplicité, à l'image de ceux qui les édifièrent. Si ces œuvres possèdent dans bien des cas un caractère fruste et une certaine rudesse, elle n'en reflètent pas moins une foi authentique et profonde, à l'image d'une certaine rusticité de la vie bretonne.

Si nous parlons de ces croix comme des œuvres du passé, il s'agit ici d'un art populaire, d'un art paysan sans doute, largement anonyme et difficilement datable. A côté de ces croix au tracé irrégulier et à la facture parfois naïve, d'autres révèlent le talent d'un tailleur de pierre qui s'improvise sculpteur.

C'est aussi un art méconnu, très largement dispersé au-delà des grandes routes et qui se découvre au détour d'un vieux chemin. Il faut donc faire l'effort de s'avancer sur ces vieilles routes ou ces anciens tracés parcourus jadis par les populations locales et les commerçants. A proximité d'un carrefour, au creux d'une rivière ou au sommet d'une colline, se dressent ces pierres taillées soumises aux sentinelles du temps et des intempéries. S'intéresser aux croix d'un territoire c'est donc s'imprégner d'une histoire locale et du paysage dans lequel elles s'inscrivent.

Parfois oubliées, habillées de lichens, recouvertes par les broussailles, brisées lors de déplacements intempestifs, ces croix sont souvent menacées ou condamnées à l'ignorance. Ces témoignages de la foi du passé, parfois très anciens et remontant pour certains au haut Moyen Age, sont pourtant des éléments essentiels du patrimoine breton.

ENJEUX ET OBJECTIFS DE L’OPÉRATION D'INVENTAIRE

Cette opération d'inventaire topo-thématique est née de la volonté de mettre en avant un type de croix lié directement à un territoire où affleure le schiste et marque de façon remarquable les paysages. Ces croix associées à cette particularité géologique sont pour la plupart taillées dans de grandes dalles plates de schiste, et appelées « croix palis ».

L'objectif de cet inventaire est de recenser, étudier et faire connaître ces croix en schiste, afin de faire prendre conscience de leur existence. Il s'agit également de mettre en avant la valeur patrimoniale de ces édicules, parfois d'une émouvante simplicité, qui nous renseignent sur l'histoire et la foi des populations locales.

DÉLIMITATION DE L'AIRE D’ÉTUDE

Le territoire sélectionné pour cette étude concerne les communes de Guer Communauté et celles du Pays de La Gacilly, soit au total seize communes. Cette aire d'étude recouvre en partie les anciens cantons de Guer et de La Gacilly déjà étudiés lors d'enquêtes d’Inventaire précédentes, respectivement en 1977 et 1983.

Ce sous-sol schisteux au nord-est du Morbihan n'est pas une exclusivité géologique en Bretagne. Cependant, à l'intérieur des limites fixées par la présente étude il est possible de dégager des croix typiques et très représentatives de ce territoire.

SITUATION ET ORIENTATION DES CROIX

Les croix recensées ne semble pas répondre à une orientation déterminée en fonction des points cardinaux. Leur orientation est généralement conditionnée par le chemin ou la route qu'elles jalonnent. Les croix peuvent soit faire face au promeneur ou être orientées dans le sens de la route. De plus, du fait du nombre important de croix déplacées, leur orientation n'est pas toujours conforme à celle choisie lors de leur érection.

La manière dont les croix sont réparties sur le territoire étudié peut nous sembler aléatoire au premier abord. Toutefois, l'observation de ces croix doit s'intégrer dans une lecture du paysage et de l'histoire de l'occupation du sol. Ainsi l'étude des anciens plans cadastraux et de la toponymie nous renseignant sur les anciens villages, les vieilles chapelles et les nombreux chemins creux, permet dans de nombreux cas de révéler l'organisation primitive de ces croix et leur rôle de marqueur de l'espace rural ancien.

Les emplacements des croix répondent à un lent processus d’investissement de l'espace par des signes chrétiens. L'insertion de croix dans un paysage accompagne généralement des espaces déjà aménagés par l'homme. Elles s'érigent le long des grands axes historiques de communication et de commerce, telles les anciennes voies romaines comme la Chaussée d'Ahes qui traverse l'aire d'étude au sud du pays de Guer.

Aussi, les croix jalonnent les chemins et les routes pour annoncer la proximité d'une chapelle ou d'une église. Elles accompagnent le pèlerin ou le simple voyageur jusqu'aux lieux sacrés. Elles informent sur les limites d'une paroisse, de la propriété foncière d'un prieuré ou d'une seigneurie. En tant que marqueurs territoriaux facilement identifiables par les populations locales, elles peuvent rappeler des événements tragiques ou se voir confier d'une fonction apotropaïque afin de conjurer le mauvais sort.

MATERIAUX ET STRUCTURES

Matériau :

Compte-tenu du contexte géologique du territoire étudié, la très grande majorité des croix recensées sont en schiste. Cette roche à l'aspect feuilleté, offre une grande variété de nuances dans une palette allant du bleu-gris au bleu-noir, en passant par les schistes mauves ou violacés. Les croix étudiées sur le pays de Guer et de La Gacilly sont généralement réalisées dans des schistes bleus ou violets. Cette roche est autant utilisée pour réaliser les croix elles-mêmes que leur soubassement en maçonnerie de moellons. Ce matériau se prête aisément à la taille, ce qui a permis une floraison de formes variées depuis le Moyen Age.

Dans son étude Croix monumentales du canton de La Gacilly, Jean-Pierre Ducouret avait souligné la grande résistance du schiste face aux attaques du temps et des intempéries. Sa dureté et sa densité en font un matériau dont l'usure de surface est plus faible que celle du granite. Toutefois, du fait de son absence de grain et de son délitement en feuillets, le schiste est une roche qui demande beaucoup de dextérité et de précision pour pouvoir être sculptée. C'est pourquoi, comme dans le reste de la Bretagne, le granite a depuis longtemps été préféré dans la réalisation des calvaires, ces croix historiées à plusieurs personnages.

Structure :

Sur le territoire des seize communes recensées, le corpus des croix et calvaires étudiés nous permet de distinguer deux groupes renvoyant chacun à la structure même de ces édicules. Cette différenciation s'appuie sur des techniques de mise en œuvre particulières liées à la spécificité du matériau utilisé sur ce territoire situé au sud du bassin de Rennes.

a) Les croix « palis »

A l'origine le terme « palis » renvoie à un petit pieu pointu disposé en alignement avec d'autres, afin de former une clôture. Dans cette partie de la Haute-Bretagne, s'étendant de l'est du Morbihan au sud-ouest de l'Ille-et-Vilaine, cela fait référence à une technique d'extraction et d'utilisation de plaques de schiste. Ces pierres plates peuvent atteindre plusieurs mètres de longueur, pour une épaisseur variant de 3 à 15 cm.

Les palis, ces dalles de schiste positionnées à la verticale et plantées directement dans le sol, ont été énormément utilisés pour constituer des clôtures rustiques entre les cultures. Ainsi, les haies de palis qui permettaient de délimiter les propriétés foncières sont des témoins de la grande division des terres agricoles durant les siècles précédents. Cette extrême partition de la propriété trouve son origine dans un mode archaïque qui accordait à chaque héritier une part égale de chaque qualité de terre. Les remembrements d'après-guerre avec l'agrandissement des parcelles, la végétation et les dégradations naturelles tendent à faire disparaître cette technique ancestrale de délimitation du parcellaire agricole, perçu comme inutile et gênante. Néanmoins, certaines communes comme La Gacilly gardent encore de beaux exemples de ces « champs de palis » qui concourent à l'originalité du paysage sur le territoire étudié.

Les palis étaient également utilisés en tant que clôtures domestiques en délimitant les jardins. Ces grandes dalles de schiste permettaient aussi de bâtir des dépendances agricoles comme les soues à cochon, et de monter des cloisons dans les maisons. A l'intérieur de celles-ci, il n'était pas rare de trouver des linteaux de cheminé en palis.

Ces pierres plates en schiste furent taillées dès le haut Moyen Age pour réaliser des croix latines monolithes. Elles étaient à l'origine plantées directement dans le sol et calées comme les mégalithes, par des blocs de pierre disposés à la base du fût. La partie basse du fût qui s’enfonce dans la terre peut être soit de la même section que le fût lui-même ou présenter une section plus large et être raccordée au fût par une droite, un biseau, un quart de rond ou un cavet.

Les fûts en palis sont toujours de section rectangulaire mais ils peuvent présenter des moulurations sur leurs angles, permettant de distinguer plusieurs variantes à partir d'un même type. Les angles sont abattus sous la forme d'un chanfrein plus ou moins large, d'un chanfrein droit ou en cavet, ou encore sur une ou deux faces. Ces moulurations au niveau des angles du fût sont des indices quant à la datation de certaines croix.

La plupart des croix palis recensées sur l'aire d'étude sont installées sur des soubassements modernes en maçonnerie de moellons de schiste. Lors du remembrement des parcelles agricoles au sortir de la seconde Guerre Mondiale et jusqu'aux années 1970, de nombreuses croix furent déplacées de leur emplacement d'origine, très souvent le long des chemins creux qui étaient destinés à disparaître. A cette occasion, des soubassements furent construits afin de recevoir ces croix plantées initialement dans le sol.

b) Les croix « non palis » :

Ces croix se différencient de celles du premier groupe par la section de leur fût. Dans une grande majorité monolithe, ces croix possèdent des fûts aux formes variées. Les fûts de section octogonale sont les mieux représentés. Certaines croix présentent également des fûts de section rectangulaire (Hardouinaye) ou ovales. Contrairement aux croix palis qui sont taillées dans une dalle de schiste et plantées directement dans le sol, celles aux fûts « non palis » sont installées le plus souvent sur un soubassement en maçonnerie de moellons de schiste. Notons que la croix du Sénéchal à Guer est la seule de cette catégorie dont la base du fût s'enfonce directement dans la terre.

La structure traditionnelle des croix (soubassement / socle / fût) que l'on rencontre très souvent en Bretagne n'est ici que très peu représentée. Seules les croix Coué en Augan et de Coëtquidan en Guer, ainsi que celles de Gourmelan en Carentoir et du cimetière des Fougerêts dans le Pays de La Gacilly répondent à ce schéma.

TYPOLOGIE

Fondée sur des critères objectifs simples, l'élaboration d'une typologie vise à l'analyse et à la description de l'ensemble d'un corpus d'étude, permettant la classification des différents éléments qui le composent. Cet essai de typologie se base sur des critères formels et non chronologiques. D'après leurs formes, les croix sélectionnées pour étude peuvent être classées en sept types.

Afin de rendre compte au mieux de la diversité des formes étudiées, cette classification s'appuie sur des types existants adoptés à la fois par Jean Blécon et par Jean-Pierre Ducouret lors de leurs enquêtes antérieures. Aussi, à l'instar de Jean-Pierre Ducouret nous ne retenons pas la dénomination « croix maltée grecque ou latine » mise en place par Jean Blécon, mais plutôt celle de « croix latine redentée ».

Cette tentative de classement typologique des croix recensées autour de Guer et de La Gacilly se heurte à la nécessité que chacune trouve sa place dans une seule catégorie. Néanmoins, certaines des croix sélectionnées peuvent appartenir à plusieurs catégories. Par souci de clarté, ces croix sont alors classées dans une seule catégorie, celle que nous estimons être la plus révélatrice de leur structure, de leur aspect formel et/ou de leurs critères esthétiques.

Les croix à branches courtes

Ce type recouvre les croix palis dont la longueur des bras horizontaux est très réduite. Ces derniers ne dépasse parfois du fût, que de seulement quelques centimètres (croix Trieux en Augan et croix aux Moines à Monteneuf). Plantées directement dans le sol, ces croix en schiste sont toutes monolithes.

Le fût est communément de forme pyramidale, plus large en bas qu'en haut, et d'une manière plus ou moins prononcée. Pour Louis Marsille, ce manque de proportion entre les différentes parties de la croix et le tout, vient directement du bloc de pierre travaillé par le tailleur. Il avance l'idée d'un ré-emploi de menhirs et de bétyles en forme de tronc pyramidal ou de cône, limitant ainsi les dimensions que l'on souhaitait donner à la croix. Mais en définitive, rien ne permet encore de pouvoir affirmer la validité de cette hypothèse.

Les croix pattées

Latines ou grecques, ce sont des croix dont l'extrémité des branches s’élargit par rapport au centre. Le type des croix pattées comporte de nombreuses variantes qui n'ont pas forcement de lien entre elles. Taillées dans des dalles de schiste, la plupart de ces croix monolithes sont plantées directement dans le sol par une partie de leur fût élargie à la base (Croix de la Foy / croix de Vautoudan / croix Danet / croix Jacquary / croix Rimandaie).

D'autres sont installées sur un soubassement, particulièrement dans le Pays de La Gacilly, et s'éloignent par leurs formes plus élaborées des modèles les plus anciens (Moyen Age). Ainsi, la croix de la Cocherie à Carentoir se caractérise par un tracé circulaire délimitant les extrémités des bras. Il est à noter que certaines formes de croix pattées sont directement associées à un territoire et diffèrent largement des croix du même type dans les paroisses voisines.

Les croix latines simples

Elles correspondent au type le plus répandu sur le territoire des deux communautés de communes étudiées. Taillées dans des dalles de schiste d'une épaisseur variant de 0,050 à 0,180 m, ce sont des croix monolithes. D'un dessin très simple et aux contours parfois chanfreinés, ces croix peuvent être divisées en deux sous-types. Une première catégorie renvoie à celles plantées directement en terre. Cette manière d'ériger les croix, est une des caractéristiques majeures des croix dites « palis ».

La seconde catégorie regroupe celles installées sur des soubassement. Ce dernier est réalisé, dans la plupart des cas, en maçonnerie de moellons de schiste, couvert d'une ou plusieurs dalles de schiste. Si pour les plus récentes de ces croix, elles furent dès leur érection dressées directement sur leur soubassement, pour les plus anciennes cela reste moins certain. L'usage voulant que les croix palis soient plantées dans le sol, leur installation sur des soubassements modernes a pu se faire à la suite de déplacements intempestifs ou après que leur fût ait été brisé. En effet, certaines de ces croix latines simples sont amputées d'une très grande partie de leur fût. D'autres présentent un élargissement à la base du fût, indiquant qu'elles étaient à l'origine destinées à être directement fichées dans le sol.

Les croix latines redentées

Ce type de croix, bien qu'aisément identifiable, recouvre plusieurs appellations qui illustrent la difficulté à catégoriser et à définir ce corpus. Ces croix sont tour-à-tour appelées « croix grecques pattées » par Louis Rosensweig, « croix à bras pattés sécuriformes » par Louis Marsille, « croix ancrées et lobées » par Joseph Gauthier et « croix maltées latines ou grecques » par Jean Blécon. Nous retiendrons ici la proposition faite par Jean-Pierre Ducouret de les dénommer « croix latines redentées ».

Si Jean Blécon définit ce type comme « l'imbrication de la croix latine ou grecque et de la croix de Malte », la définition attribuée par Jean-Pierre Ducouret semble plus pertinente : « ces croix doivent être comprises dans leur géométrie, comme une croix latine s'inscrivant dans un carré ou rectangle, lequel inscrit un cercle définissant le profil extérieur des redents ». En effet, il apparaît primordial de souligner l'importance du schéma géométrique théorique qui guide la conception de ces croix. Celles-ci répondent à une trame géométrique composée de tracés régulateurs, conférant aux modèles les plus élaborés, symétrie et harmonie des proportions.

Ainsi, deux formes géométriques élémentaires servent de base au dessin de ce type de croix. D'abord le carré dont les côtés délimitent l'envergure et la hauteur des bras de la croix. Vient ensuite le cercle, qui s'inscrit dans le carré servant de cadre au schéma géométrique. C'est à partir de ce cercle que se dessine les redents dont les recoupements forment quatre lobes ajourés, à l'ouverture plus ou moins prononcée. Ce schéma particulier nécessite l'utilisation d'un compas afin de définir le profil extérieur des redents. Sur certaines croix, un trou est visible à l'intersection des bras de la croix, laissant supposer qu'il permettait au tailleur de pierre de tracer le rayon du cercle sur la dalle de schiste. Pour les croix qui répondent parfaitement à ce schéma géométrique théorique comme la croix Payen en Guer ou celle dite Le Cleu à Tréal, les diagonales du carré s'inscrivent parfaitement au niveau de la jointure des redents. Ces diagonales se croisent en un point qui constitue le centre du cercle inscrit dans le carré.

En reprenant l'analyse formelle proposée par Jean-Pierre Ducouret, il est possible de reconstituer la genèse de ce type. Les dates portées inscrites sur certaines de ces croix permettent de définir les étapes chronologiques dans l'élaboration de ce modèle. Il faut pour cela remonter au 15e siècle avec la croix de l'enclos de la chapelle Saint-Cornely au Vieux-Bourg en Tréal. Bien que ne répondant pas directement au schéma géométrique théorique proposé pour ce type de croix, les chanfreins très largement pattés visibles sur les extrémités de ses bras, sont une ébauche du dessin des redents, qui s'affirmera ultérieurement.

Datée également du 15e siècle, la croix palis de Trélo en Carentoir constitue à son tour, une amorce du modèle des croix latines redentées. Des redents d'aspect curviligne se dégagent nettement à chaque extrémité des bras de la croix. Bien qu'elle se rattache au type des croix latines redentées, la forme pattée de ses bras rappelle les croix érigées entre la fin du 12e et le 14e siècle, aux extrémités élargies plus ou moins fortement. En tenant compte de la pérennité de certaines formes vernaculaires, la croix de Trélo est comme l'illustration d'une phase de transition entre deux types de croix.

La croix de Trélo peut être rapprochée de la croix de la Ville-au-Comte située plus au nord de l'aire d'étude, sur la commune de Monteneuf. Un premier rapprochement est possible par la présence sur les deux croix de deux ergots latéraux en haut du fût. Leur analogie formelle réside également dans l'aspect nettement curviligne des redents. Si Jean Blécon s'autorise à dater cette croix du 17e siècle, d'autres détails comme le très net empattement du fût et la présence d'un chanfrein périphérique ininterrompu, permettent d'en faire remonter la date au 16e siècle. La croix de Bonne Rencontre à Tréal, érigée au 16e siècle fait apparaître elle aussi des redents bien distincts, qui se détachent du fût et des bras de la croix de section octogonale. Les redents conservent encore ici un profil nettement curviligne.

Une autre étape dans l'élaboration de ce type est franchie durant la première moitié du 16e siècle avec la croix de la Hardouinaye, datée de 1543. Taillée au sommet d'un fût rectangulaire aux angles abattus, la croix affirme nettement le dessin des redents. Toutefois, ceux-ci ne sont pas encore véritablement inscrits dans un cercle et le dessin général incertain manque de rigueur géométrique. Le dessin circulaire qui s'attache véritablement à ce type de croix, se confirme au début du 17e siècle avec un premier exemple daté de 1606 pour la croix du Cleu sur la commune de Tréal. D'un dessin quasiment géométrique, la croix de l'ancien cimetière de La Chapelle Gaceline et celle du Vieux Bourg à Tréal, donnent des versions datables également de la première moitié du 17e siècle. Deux croix encore conservées sur la commune de Guer présentent une géométrie respectée à partir de ce schéma théorique. D'abord celle appelée croix Payen, située le long de la route D773 entre Guer et Carentoir, puis celle de la Huais dont le diagramme révèle la parfaite inscription du contour des redents sur le tracé du cercle.

Si ces croix latines redentées de la première moitié du 17e siècle présentent un schéma géométrique net où les médiatrices des redents se confondent avec les diagonales du carré, les croix du même type des années 1670 s'éloignent de cette régularité formelle et de cette symétrie. En effet, dans la seconde moitié du 17e siècle, le modèle théorique tend à être de moins en moins entièrement mis en œuvre. Comme la croix du Palis Percé à La Gacilly (1671) ou celle de la Ville Janvier à La Chapelle Gaceline (1678), la croix de la Chauvelaie en Carentoir fait apparaître quelques altérations formelles liées à ce type. Ce groupe de croix datées des années 1670 ne présente pas la même rigueur géométrique que les croix latines redentées de la fin du 16e au début du 17e siècle, recensées sur le territoire de Guer communauté et du Pays de La Gacilly. La croix de l'Hôté Garel sur la commune des Fougerêts, datée de 1875, réaffirme une certaine rigueur dans la composition et propose un tracé géométrique élaboré, comme pour les croix de ce type réalisées au début du 17e siècle (croix Le Cleu à Tréal).

Sur la commune de Carentoir, deux croix constituent une variante très localisée du type « croix latine redentée ». D'une datation incertaine (17e ou 18e siècle), la croix de cimetière du Temple et la croix de l'Hôtel Michelot sont deux croix très originales, dans le sens où elles proposent des redents losangés et de tracé rectiligne. Cette version particulière du type étudié reprend également le principe des ergots latéraux sur le fût comme pour la croix de Trélo en Carentoir et celle de la Ville-au-Comte à Monteneuf. Signalons que lors du recensement effectué en 2016, la croix de l'Hôtel Michelot avait disparu ; elle aurait été brisée lors de manœuvres avec un engin agricole.

Les croix trilobées

Cette appellation recouvre les croix dont la partie supérieure est formée de trois lobes en guise de traverse et de hampe. D'une forme assez originale, ces croix en schiste se concentrent sur cinq communes du territoire étudié, principalement autour de Guer. Plus à l'ouest, la commune voisine de Caro conserve également de beaux exemples de ce type de croix.

Dans son article intitulé Les croix rurales du canton de Guer, Jean Blécon distingue deux sous-types au sein du groupe des croix trilobées. Il nomme une première série «Monteneuf » en référence à l'ancienne croix de cimetière de Monteneuf, inscrite au titre des Monuments historiques depuis 1927. Cette croix se caractérise par son sommet composé de trois segments de cercle, égaux ou supérieurs au demi-cercle. L'autre série dite « Caro » est illustrée par la croix Boucher et la croix de l'Etang en Caro, toutes deux inscrites elles-aussi au titre des Monuments historiques. Elles ont la particularité d'avoir des lobes en demi-cercle qui sont prolongés par une très courte droite. Pour ce type de croix, la st la plus représentée pour ce type de croix au sein de l'aire d'étude.

Les croix à fût octogonal

Ces croix ne sont pas taillées directement dans une fine dalle de schiste. L'épaisseur de leur fût variant de 0,12 à 0,20 mètre, est plus importante que celle des croix de type «palis ». La section du fût est obtenue par l'abattement des angles, formant un octogone qui caractérise véritablement ce type de croix. Contrairement à la plupart des croix palis, les croix à fût octogonal sont installées généralement sur un soubassement en maçonnerie de moellons de schiste comme la croix aux Labbés en Guer ou celle de la chapelle Saint-Jugon à La Gacilly. La croix Launay à Beignon est quant à elle, directement installée sur un socle de même section avec double chanfrein, doublé d'un soubassement moderne à trois degrés en ciment. La croix du Pont aux Bouviers en Guer est installée sur un socle moderne.

Il faut noter qu'une partie des croix de ce type recensées sur le territoire d'étude sont brisées. Citons d'abord les vestiges de la croix Hardouin en Augan, amputée d'une grande partie de son fût, d'un aspect probablement élancé sur le modèle de la croix Launay à Beignon. Puis celle dite croix aux Labbés en Guer avec son fût brisé en deux parties.

Les croix historiées

Cette catégorie réunit les croix représentant le Christ seul et celles dont la composition comprend plusieurs personnages sculptés accompagnant le Sauveur. Ces représentations sculptées de la figure humaine sur le territoire du pays de Guer et de La Gacilly s'inscrivent dans la production sculpturale populaire de la Bretagne. D'aspect fruste, aux formes mal dégrossies et où le respect des proportions est généralement absent, ces œuvres s'éloignent d'une production savante, adroite et sophistiquée. Nous sommes ici bien loin de l'âge d'or de la statuaire bretonne des 15e et 16e siècles.

Les croix les plus élaborées comme celle de Saint-Malo-de-Beignon furent vraisemblablement réalisées par des sculpteurs professionnels. Mais la plupart des autres croix de cette catégorie, aux proportions anatomiques déconcertantes et à l'exécution maladroite, semblent être le fait de simples tailleurs de pierre désirant s'essayer à ce type de représentation. Ces sculpteurs improvisés manquaient sans doute de savoir-faire et de connaissances. Toutefois, en maniant la masse, le ciseau ou le rifloir sur la roche, c'est une foi une simple mais vigoureuse qui s'exprime. S'en dégage une véritable authenticité et une candeur, faisant de ces croix historiées des œuvres attachantes, dont certains détails méritent d'être soulignés.

a) Les croix historiées simples

Ces croix sculptées avec l'effigie du Christ seul sont en majorité en schiste. Malgré une taille difficile en raison de la grande friabilité du matériau, les tailleurs de pierre ont su dépasser cette contrainte technique en proposant des sculptures du Christ en léger relief ou en réserve comme pour la croix du cimetière de Quelneuc. Que ces croix en schiste soit « palis » ou non, elles représentent le Christ en croix, dans un style très souvent sommaire et naïf. Bien que ce type de représentation ne réponde pas un modèle unique et varie sur chaque croix, certains traits communs liés à ce groupe sont discernables et concourent à en faire des témoignages simples et touchants de la piété de ceux qui les édifièrent.

Une importance est donnée aux parties du corps percées par les clous, destinés à maintenir le supplicié sur la croix. Ainsi, les mains et les pieds du Christ ont tendance à être volontairement grossis en leur attribuant une taille disproportionnée par rapport aux autres parties du corps. Les mains sont représentées avec les doigts écartés, la paume en avant laissant deviner le clou qui la traverse. Cette particularité se retrouve sur d'autres croix historiées en schiste du sud de l'Ille-et-Vilaine et du nord-est du Morbihan (croix du Bouexis à Comblessac).

Un seul clou sert à maintenir les deux pieds croisés du Christ. Si les pieds apparaissent fixés l'un sur l'autre, le pied droit est généralement devant le gauche, parfois d'une manière très distincte, comme sur la croix de Quoiqueneuc en Tréal. Une seule croix fait défaut à cette manière de représenter les pieds du Christ cloués à la croix. Sur la croix des Vignes en Carentoir, c'est le pied gauche qui passe devant, avec une cupule suggérant le trou laissé par le clou. C'est sur cette même croix que la position du Christ diffère des autres exemples étudiés. Sur la croix de Carentoir, les bras sont rigoureusement positionnés à l'horizontal, et ce sont les genoux fléchis et les jambes légèrement désaxées par rapport au torse qui suggèrent l’affaissement du corps crucifié. Cette posture des bras du Christ se retrouve également dans la croix Le Cleu à Tréal, bien qu'appartenant au type des croix latines redentées.

Pour les autres croix, le réalisme du corps souffrant est accentué. Les bras et le buste du Christ sont entraînés vers le bas par le poids de son corps. Pas de déhanchement comme sur la croix des Vignes, mais la représentation d'un corps tendu, subissant son propre poids et à la cage thoracique étirée par le supplice (croix de Coëtquidan et croix de Quoiqueneuc). De cette schématisation des muscles et des côtes saillantes, la croix du cimetière de Quelneuc semble se détourner et propose un corps du Christ lisse, sans véritables détails anatomiques. Dans cet exemple, le sculpteur, reu expérimenté, peine à rendre la représentation expérimenté, peint. Ces figures du Christ supplicié aux formes schématiques et naïves renvoient plus à l'image de poupées de chiffon qu'à une esthétique fondée sur l'observation des attitudes humaines.

Toutes les croix étudiées dans cette variante du type « croix historiée » présentent un Christ portant un perizonium, ce linge noué autour des reins pour cacher sa nudité. Ce dernier, est drapé au-dessus des genoux et remonte parfois jusqu'en haut des cuisses (croix du cimetière de Quelneuc). Très peu de croix en schiste sélectionnées pour étude permettent encore de dévoiler certains détails quant à la représentation du visage du Christ. D'abord celle de Coëtquidan qui laisse apercevoir une barbe et de longs cheveux tombant derrière les épaules. Une couronne d'épines ceinture le sommet du crâne. La seconde, celle de Quelneuc, dévoile un Christ imberbe, et dont le dessin de la bouche donne au visage un caractère étonnamment souriant ou du moins serein. Le traits du nez sont toujours discernables, ainsi que sa chevelure compacte ramassée en arrière. D'autres détails participent à cette variante comme l'utilisation d'une bâtière au-dessus de la tête du Christ sur la croix des Vignes.

Les croix historiées simples sculptées dans le granite (croix de Bel-Air aux Fougerêts et croix Coué en Augan) reprennent la plupart des caractéristiques présentes sur celles taillées dans le schiste, notamment l'exagération de la taille des mains et des pieds cloués. Il faut souligner la présence d'un nimbe au-dessus de la tête du Christ sur la croix Coué.

b) Les croix historiées à plusieurs personnages ou calvaires :

Ce groupe correspond aux croix historiées sur lesquelles la figure sculptée du Christ est accompagnée d'un ou plusieurs autres personnages. Le Christ étant toujours représenté au centre de la composition, ces personnages sont installés soit à gauche et à droite du Sauveur, ou au revers de la croix. Ces croix sont majoritairement réalisées en granite en raison d'une meilleure compatibilité de ce matériau avec des œuvres nécessitant un programme iconographique plus complexe. Bien que le granite fût préféré depuis longtemps en Bretagne pour la réalisation de croix historiées à plusieurs personnages, le territoire étudié conserve encore deux croix de ce type exécutées dans d'autres matériaux. Citons d'abord celle dite de la Perrière à Beignon faite dans un schiste bleu, et le calvaire du cimetière d'Augan élaborée à partir d'un schiste gréseux.

Du point de vue de la disposition des différentes figures sur la croix qui renvoient pour la plupart à la Vie et à la Passion du Christ, le sculpteur dispose de plusieurs variantes, qu'il semble intéressant de mettre en évidence. Ces personnages peuvent être sculptés dans la même masse de pierre que la croix elle-même, soit à la base du bras vertical de la croix, soit au niveau de la traverse horizontale (croix Radio). Le Christ, les différents personnages qui l'accompagnent et la croix elle-même sont donc issus d'une même masse de pierre. D'autres croix s'éloignent de ce principe constructif en présentant des personnages désolidarisés de la croix sur laquelle le Christ est sculpté. Ceux-ci sont alors installés sur des consoles aux formes diverses (croix du cimetière d'Augan et calvaire de Saint-Malo-de-Beignon).

Une autre variante est celle dite « à bâtière ». Les personnages représentés sont abrités sous une forme de petit auvent formé d'un toit à deux pans (Croix Gourmelan en Carentoir et croix du cimetière des Fougerêts). Les croix dites « à tableau » sont la dernière forme recensées pour ce type de croix sur le territoire étudié. Comme celle du cimetière de Glénac, le sommet de la croix se présente sous la forme d'un panneau plein évacuant la forme cruciforme habituelle de ces édicules, sur lequel se détache en relief les figures sculptées.

Si le grain du granite autorise une plus grande souplesse dans la taille et donc une plus grande variété des formes pour les sujets représentés, la représentation du Christ se conforme en grande partie avec les caractéristiques précédemment citées pour les croix historiées simples, en particulier celles réalisées en schiste. En effet, schématisation de l'anatomie, manque de proportions, dimensions exagérées de certaines parties du corps comme les mains, se retrouvent à nouveau. Cette facture naïve est particulièrement perceptible dans les scènes représentées sur les deux faces de la croix-tableau aux contours trilobés de Glénac. Néanmoins, certaines croix étudiées à partir du recensement effectué sur le terrain, doivent être mises en avant pour leur qualité d'exécution et la finesse de certains détails.

Citons d'abord le calvaire de Saint-Malo-de-Beignon avec son étonnant fût monolithe torsadé en granite. Les proportions sont mieux maîtrisées et les membres du Sauveur cloués à la croix ne sont pas exagérément grossis. Malgré une certaine érosion de la pierre, les qualités d'exécution de ce sculpteur, dont l'histoire n'a pas retenu le nom, restent encore discernables. Il convient de noter les plis de la draperie du perizonium qui ceint les reins du Christ, et surtout ceux de l'étoffe de la Vierge de Pitié sur l'avers de la croix. Le calvaire du cimetière d'Augan est un autre bel exemple qui se rattache attaché à cette catégorie. C'est le soin apporté aux expressions des différents personnages qui caractérise ici le travail du sculpteur. Avec ses yeux fermés, le Christ délivre une impression de sérénité, du moins une certaine résignation face aux supplices infligés. A ses côtés, la Vierge et Saint-Jean dans une attitude empathique, aux mains croisées et aux yeux également clos, accompagnent cette confiance dans la foi malgré la souffrance.

Les figures humaines sculptées au revers de la croix sont pour la plupart des représentions faites en hommage à la Vierge. Ces images mariales sculptées dans la pierre répondent à deux variantes très largement usitées en Bretagne et ailleurs. D'une part la Vierge à l'Enfant ou Madone (croix de Gourmelan en Carentoir et croix de cimetière à Cournon), et d'autre part à travers l'image de la Mater dolorosa en tant que Vierge de Pitié. Il est à noter que le sujet figuré au revers d'une croix historiée n'est pas forcement un hommage à la Vierge, mais peut aussi faire référence à un autre épisode de la vie du Christ comme pour la croix du cimetière de la chapelle Saint-Léon à Glénac avec une représentation de la Résurrection. Autre variante localisée avec le calvaire du cimetière d'Augan où c'est la figure de Saint-Yves qui est représentée sur la face postérieure.

ICONOGRAPHIE ET PARTICULARITES DECORATIVES

Afin d'accroître la signification religieuse de ces marqueurs territoriaux, les croix se voient chargées d'éléments iconographiques au sens symbolique plus ou moins manifeste. Si le granite convient plus particulièrement aux thèmes iconographiques relevant de la figure humaine, certaines croix en schiste ne sont pas exemptes de ce type de décor. De par la structure grenue du granite et de son érosion, l'identification de certains personnages sculptés sur les croix réalisées dans ce matériau, reste parfois délicate comme pour la croix de Gourmelan.

L'étude des croix sélectionnées, et particulièrement celle des croix en schiste, permet de mettre en évidence toute une série d'autres motifs symboliques sculptés, gravés ou incisés, dont les références sont autant religieuses que profanes. Ces éléments de décor, parfois associés sur un même monument, peuvent être cinq cupules en tant que symbole des cinq plaies du Christ, des croix gravées ou sculptées en léger relief, le titulus INRI, le trigramme IHS pour "Iesus hominum salvator", un calice, un cœur, un emblème professionnel, des graffitis, ou encore des fleurs de lys.

DATATION

Au sein de la sélection pour étude des croix autour de Guer et de La Gacilly, relativement peu de croix portent des dates inscrites. Pour certaines, il s'agit de faire la différence entre une date de construction et une date de restauration ou de remontage (Croix Piguel).

Si la plupart des croix en granite recensées dans la présente étude sont relativement aisées à situer dans le temps, la datation de celles réalisées dans le schiste s'avère moins évidente. A l'instar de Louis Marsille, certains auteurs s'interdisent de faire remonter la date des vieilles croix en schiste au delà du 15e siècle. En arguant de son délitement en feuillets, Marsille considère assez improprement le schiste comme une roche tendre et donc fragile, et pense que les premiers palis auraient disparu du fait de leur manque d'épaisseur.

La datation des croix apparaît alors comme un exercice délicat, à manier avec prudence. Si la simple observation attentive de ces édicules laisse planer une incertitude quant à leur datation, il faut en témoigner et proposer une datation élargie à une période entière (Moyen Age) ou à plusieurs siècles.

De plus, la grande variété des formes rencontrées d'un territoire à l'autre complexifie cet exercice. Dans une paroisse, un modèle sera repris sur plusieurs siècles, avec des variations inhérentes aux goûts et préférences stylistiques de chaque époque. Il existe une certaine survivance dans le temps des formes vernaculaires au sein d'une production locale de croix, certaines pouvant ainsi être reprises après plusieurs siècles d'absence (croix de type latines redentées). Parfois, la datation d'une croix se fera plus au rendu et à l’exécution de certains détails comme les moulurations, qu'à la forme elle-même.

Les croix à branches courtes apparaissent comme le type le plus ancien recensé sur ce territoire. Cela se justifie d'une part par le tracé non régulier et mal dégrossi du fût, et d'autre part par les bras latéraux aux faibles dimensions. La taille de ces derniers, ainsi que la forme générale de ces croix, peut s'expliquer par la contrainte d'un réemploi d'une dalle de schiste ou d'un plus grand bloc qui n'était pas à l'origine destiné à servir pour la production d'une croix. Peut-on parler d'une volonté de christianiser un élément de culte païen, tel un bétyle ou un menhir? A ce stade de nos connaissances, cela reste encore trop incertain pour pouvoir l'affirmer.

Néanmoins, l'implantation de certaines de ces croix à proximité de lieux, dont l’anthropisation est attestée depuis l'époque gallo-romaine et surtout à partir des 9e et 10e siècles, plaide dans ce sens. Deux croix situées sur la commune de Guer en sont l'exemple : la croix Orient et la croix Gradlon. Situées sur un territoire occupé depuis la fin de l'Antiquité, comme en témoignent les vestiges de la villa gallo-romaine de la Démardais à proximité, ces deux croix semblent délimiter les possessions du prieuré Saint-Etienne et de sa chapelle, dont une première campagne de construction est attestée dès le 10e siècle. L'appellation « Gradlon » attachée à l'une de ces croix à branches courtes est également un élément à prendre en compte pour une datation ancienne. Un certain machtiern Gradlon est en effet mentionné dans le cartulaire de Redon. L'acte CLXXX du cartulaire nous informe que saint Conuuoion se rend vers 846 enie de ses moines à Lis-Kelli en Guer, au tribunal public que préside le machtiern Gradlon assisté de Portitoe et des fils de Uuorbili, ainsi que de nombreux hommeux hommes libres.

Si la datation des croix à branches courtes, tout en renvoyant certainement à des périodes très anciennes, ne peut que rester relative, les autres croix anciennes du territoire d'étude qui forment la catégorie des croix pattées, nous permettent d'avancer des datations plus précises. Ces croix dont l'extrémité des bras est élargie plus ou moins fortement s'inscrivent dans un champ chronologique allant de la fin du 11e siècle au début du 15e siècle. Cette proposition de datation s'appuie sur des représentations gravées de ce type de croix remontant aux 11e et 12e siècle. Citons d'abord la représentation d'un Christ en croix sur le chapiteau roman d'un des piliers nord de l'église Saint-Pierre-et-Saint-Paul de Langonnet. La croix sculptée en très bas relief est de forme pattée, avec un élargissement très net au niveau de l'extrémité des bras et du fût. Mentionnons également le décor d'un des sarcophages dégagés lors des fouilles entreprises au 19e siècle autour des ruines de la chapelle primitive de Saint-Clément à Quiberon, datant du 11e siècle. Le couvercle d'une de ces tombes anciennes est décoré de deux croix pattées reliées entre elles par un même fût. La forme de ces croix fait directement écho à celle de la croix Jacquary à La Gacilly.

L'âge d'or de la statuaire bretonne qui s'étend du milieu du 14e siècle à la fin du 17e siècle, correspond à une période d'évangélisation de masse des populations rurales. Dans ce contexte, les différentes paroisses érigent de nombreuses croix historiées qui sont autant de livres ouverts servant à conforter la foi des foules paysannes. Ces bibles de pierre se chargent de thèmes iconographiques fédérateurs répétés durant plus de deux siècles, à savoir le Christ en croix, seul ou entouré de la Vierge et de Saint-Jean, ainsi que la Vierge de Pitié ou sa variante en Madone sur le revers de la croix. La plupart des croix historiées autour de Guer et de la Gacilly sont datables du 16e siècle, soit au moment où les modèles iconographiques de la Renaissance en provenance des Flandres et de l'Italie se diffusent largement à travers l'Europe. Toutefois, si cette influence est certaine, l'art de ces croix reste populaire et d'une facture inégale suivant les paroisses, en fonction de l'habileté et du talent d'un tailleur de pierre ou d'un sculpteur. Il existe une sorte de télescopage entre une iconographie qui se renouvelle et une rusticité des formes qui se maintient dans le temps. De ce constat, certaines de ces croix méritent parfois une datation élargie à deux siècles, en raison d'une évolution esthétique à plusieurs vitesses à travers le territoire breton.

Les croix trilobées sont également des œuvres dont la datation reste à confirmer et ne s'effectue que par des rapprochements iconographiques. Les huit croix étudiées de ce type ne sont pas toutes de la même époque. Cependant, une grande majorité peut être datée du 16e siècle si l'on fait référence au Christ sculpté sur la croix du Plessis à Beignon. Nous reprendrons l'argument avancé par Jean Blécon, que cette représentation du Christ crucifié entouré de la Vierge et de Saint-Jean, est une tentative de copier dans le schiste les scènes des grandes croix historiées en granite des 15e et 16e siècles.

La charnière du 16e et du 17e siècle correspond ensuite à une intense période de construction où plusieurs types cohabitent dans cette floraison de croix le long des routes et des chemins. En plus des croix historiées et des surprenantes croix trilobées, des croix à fût octogonal sont érigées. La croix du Pont aux Bouviers en Guer constitue un bon jalon chronologique avec sa date portée de 1561. Dès le début du 17e siècle, un autre type de croix va très rapidement s'imposer sur ce territoire. Il s'agit des croix latines redentées, dont un premier exemple daté de 1606 (Le Cleu à Tréal) marque véritablement l'élaboration du schéma géométrique constitutif de cette catégorie. La croix du Palis Percé à La Gacilly (1671) et celle de la Ville-Janvier à La Chapelle-Gaceline (1678) permettent de confirmer cette datation. Toutefois, la genèse de ces croix remonte au 15e siècle, et des variantes très localisées ont continué à être produites jusqu'au 19e siècle. Une incertitude demeure quant à la datation précise d'un certain nombre de croix latines redentées, notamment entre la fin du 17e siècle et le 18e siècle.

Enfin, les croix latines simples constituent un type employé tout au long du 18e siècle, probablement né dans la seconde moitié du 17e siècle. La première date inscrite sur ce type de croix correspond à l'année 1712, gravée sur le fût de la croix Danion à Guer. Citons ensuite la croix de la Danaie à Carentoir (1734), la croix du Pont de la Fosse à Quelneuc (1752), ou encore celle des Vaux en Augan (1783). Si la majorité des croix latines simples remontent au 17e siècle, ce modèle fut repris jusqu'au 20e siècle. Elles se distinguent des croix plus anciennes, par une taille plus nette et des formes régulières.

(Julien Huon, 2016)

Aires d'études Gacilly (La), Guer

Références documentaires

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